Deuxième partie :
Vers le 18 Novembre 1984
L'escalade
Toute cette année 1983, le Comité des Terres portera surtout son effort sur l'information concernant les Groupements d'Intérêt Economique. Les réunions avaient pour thème les démarches à suivre pour faire aboutir les dossiers, les possibilités de développement, les différentes expériences et les raisons de leur échec. Pour nous, le développement devait concerner la communauté et non pas seulement des individus isolés. Il devait servir à consolider le terrain conquis, considéré non pas comme un élément d'intégration, mais comme un outil pour affermir la lutte. Nous n'étions pas là pour nous laisser assimiler, d'où l'intérêt de considérer le groupe, moins fragile que l'individu. Notre but était de développer une économie de lutte, extension du combat sur le terrain.
En face de nous, il y avait une société de consommation dont nous étions exclus. Les magasins regorgeaient de marchandises que nous ne pourrions jamais nous offrir. La marmite avait naturellement une soupape de sûreté : les travailleurs kanak, canalisés dans des fonctions secondaires, complément nécessaire pour la bonne conscience de cette société de Blancs trop bien nourris. Nous étions esclaves dans notre propre pays. Par bonté, eux, les étrangers, voulaient bien nous y laisser vivre. Merci au nom de tous les miens!
Les prix des magasins sont prohibitifs. Les commerçants font des superbénéfices . Les Blancs et les pouvoirs publics prétendent, en fermant les yeux, que la Nouvelle Calédonie possède le plus haut niveau de vie du monde. Oui, en ce qui concerne le niveau de vie des Européens et assimilés, selon la formule administrative traditionnelle, et celui d'une fraction des immigrants de couleur qui ramassent les miettes. Bien sûr, pour les hauts salaires payés par la France à des hauts fonctionnaires qui ne fichent pas grand chose d'utile. Dans les tribus, qu'avons nous à faire avec ce niveau de vie? Cette société de consommation pour blancs racistes et rapaces n'est pas pour nous. Elle est notre ennemie. C'est en son nom que tous se liguent pour nous marginaliser, pour nous empêcher d'exister.
Ce n'était pas pour cela que nous voulions vendre notre âme à Moscou, contrairement à ce qu'inventait et colportait la propagande caldoche. Entre nous, en tribu, on se moquait bien du communisme, à part les militants du Palika. Le capitalisme était représenté pour nous par le Député de droite et par le colon du coin. Par tous ceux qui participaient au complot pour nous transformer en parias. De ces gens là, on en trouvait aussi chez nous.
L'exemple type est celui du soi disant grand chef de Poinda. Une affaire le concernant éclata en Avril 1982, lorsque les Gendarmes arrêtèrent des garçons de la tribu de Neami pour abattage de bétail appartenant au grand chef Poadja. Aussitôt , la tribu répondit par des aveux individuels et écrits, apportés en cascade à la Gendarmerie. Un exemplaire fut envoyé au Journal-tambour :
La tribu de Néami Koné , le 9/4/1932
à
Monsieur le Rédacteur en Chef des
Nouvelles Calédonienne
Monsieur le Rédacteur en Chef
Nous, membres de la tribu de Néami, déclarons que nous sommes tous coupables dans l'affaire de bétail du chef Poadja. A part quelques membres de la tribu qui n'étaient pas là, mais qui étaient au courant. C'est nous, toute la tribu, qui avons été sur les lieux abattre le bétail et non pas les 6 personnes que vous avez citées dans votre entrefilet.
Nous avons tous participé à l'action , nous sommes tous coupables. Si quelqu'un doit aller en prison, c'est nous tous et non 6 personnes. Nous sommes coupables et nous revendiquons cette culpabilité. Cette culpabilité nous chauffe le coeur et nous en sommes fiers . . . une seule main tenait le fusil, mais cent ont appuyé sur la gachette. Moi , . . . , reconnaît avoir participé à l'abattage de bétail chez le grand chef. Je certifie et je signe : . . . . . . . ( suivaient toutes les signatures ) .
Devant tant d'aveux de culpabilité, les Gendarmes libérèrent les deux garçons qu'ils avaient gardé. Le conflit portait sur des terrains Devillers achetés par le grand chef grâce à des crédits FADIL, pour y établir son propre Groupement d'élevage. Ce terrain était mitoyen aux Réserves de Néami et de Netchaot. En l'occasion, Poadja profitait de son titre de grand chef officiel, de son adhésion au RPCR et de la tradition pour imposer sa volonté aux tribus . Ouvrons le dossier, tel que l'a suivi le Comité des Terres.
Lundi 16 Novembre 1962 .
La tribu de Néami s'est réunie et a rejoint le grand chef et le géomètre Mathelon sur le terrain, au sujet de la limite de ce dernier, l'intéressé ayant poussé sa barrière de 120 mètres à l'intérieur de la Réserve. Le géomètre est parti et n'est jamais revenu. Le grand chef a donc fait sa barrière à l'intérieur de la Réserve malgré l'opposition de la tribu et des vieux qui connaissaient l'emplacement exact de leurs limites. Pour calmer les gens, il a dit qu'une fois la barrière finie, les membres de la tribu pourraient mettre leur bétail à l'intérieur et que le terrain serait pour tout le monde. Il faut savoir que dans ce terrain coule un crique où venait boire le bétail de la tribu. Le jour où la barrière a été terminée, le grand chef a cadenassé les portes, barré le sentier Tiwaka-Koné et le sentier Neami- Poinda. Il a interdit d'y mettre du bétail, et même d'en enlever les chevaux de la tribu qui y paissaient . Il y avait aussi des chevaux de Netchaot dont il a de même expulsé les propriétaires. Il a interdit de chasser, de pêcher, de passer par son terrain, d'y prendre les écorces de niaouli pour la couverture des cases. Pierre Pouya, de Neami, avait fait réaliser une plateforme au bulldozer pour y construire sa maison. Cette plateforme était incluse dans les 12O mètres que le grand chef s'était attribués, et l'intéressé n'a pu construire sa maison.
Mars 1972 .
Cette année là, le grand chef a refait sa barrière et l'a avancé de nouveau de cinq mètres à l'intérieur de la Réserve , avec l'aide du géomètre de Koné Armand. Averti, le clan Pwiya s'est réuni et est allé sur le terrain, mais le grand chef et le géomètre étaient déjà partis. Les membres du clan ont par deux fois convoqué le grand chef à une réunion pour discuter de l'affaire avec la tribu. Il n'est pas venu.
Septembre 1979 .
La tribu de Neami, effectuant des défrichements de parcelle avec le soutien du GANO, le groupement des Agriculteurs du Nord, s'apercoit que de nouvelles bornes ont été posées par le géomètre de Koné et que celles ci s'avancent à30 mètres à l'intérieur de la Réserve. Félix Napema s'est rendu par deux fois à Poinda pour demander au grand chef de monter à la tribu pour en discuter et à chaque fois l'intéressé a trouvé de bonnes raisons de ne pas venir.
18 Février 1980 .
Apprenant que le grand chef est à la piscine à baigner le bétail, piscine collective des tribus de Neami, Netchaot et Poinda, la tribu s'y rend pour le rencontrer. Elle lui signifie de quitter le terrain et d'enlever son bétail de la Réserve, pour arrêter les histoires. Il répond que c'étaient ses enfants et le géomètre qui avaient placé les bornes, que les Neami pouvaient tuer son bétail, couper ses barrières, le tuer lui, mais qu'il ne lâcherait jamais la terre. Il a refait la barrière sur la nouvelle limite.
Juin 1980 .
Une lettre de revendication des clans concernés a été remise à Mr Henri Emmanuelli, Secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, concernant le domaine privé du grand chef. Toutes les familles de Netchaot avaient signé la lettre. Le grand chef avait commis les mêmes injustices vis à vis de ces dernières. Que ce soit à Neami ou à Netchaot, ses barrières s'établissaient juste derrière les maisons de la tribu. L'exemple venait de haut , les barrière du Député Lafleur étant venues se coller de la même façon aux maisons de la tribu de Gamay, à Gomè .
Un jour, les barrières du grand chef furent coupées, puis du bétail abattu. Enfin, la tribu décida d'une occupation de terrain. Les gens élevèrent une case ronde traditionnelle, plantèrent des champs et bâtirent d'autres maisons. Pas un seul de ses amis colons n'éleva la voix pour la défense du colon kanak. Le 3 Juin 1983, l'acte de vente fut signé entre le grand chef et l'Office Foncier. Les tribus de Netchaot se partagèrent les 394 hectares de collines à niaoulis.
Si s'intégrer voulait dire bouffer du kanak et mépriser son propre peuple, évidemment cela pouvait plaire à ceux qui étaient prêts à vendre leur âme pour de l'argent, mais ça ne pouvait convenir à tout le monde. Les Blancs ne feront jamais l'effort de rendre la vie possible à une majorité de Kanak parce que cela se ferait à leurs dépens. Nous existons politiquement à cause du vote, lorsque nous sommes inscrits sur les listes électorales, ce qui n'est pas garanti. Economiquement, on s'emploie à effacer notre présence. Tout ce qui est kanak constitue un danger pour la prééminence blanche.
On donnera comme exemple d'intégration les instituteurs kanak. En quoi sont-ils intégrés? Les enseignants blancs ne veulent pas aller en tribu, quand ils daignent quitter Nouméa. Des enseignants européens n'apparaissent en tribu qu'à titre de remplaçants. Ils sont les fils d'un tel ou d'un tel, bacheliers de fraiche date et qui gagnent un peu d'argent ainsi aux frais du territoire, pendant les six mois qui les séparent de la rentrée universitaire en France, puisqu'ils ont passé leur Bac au mois de Décembre précédent, donnant ainsi un semblant d'enseignement aux gosses kanak. Ce système est très utilisé dans l'enseignement catholique.
Nous ne pouvons en réalité pénétrer un système économique qui est pour nous un leurre. Tout le monde est là sur le parcours pour nous aider à échouer, faisant toutes les promesses voulues, et refusant glorieusement de nous transformer en assistés. Si nous entrions dans le système, nous y prendrions la place de Blancs bien pensants ou d'assimilés. Ils risqueraient de devoir quitter le pays, réduisant la Caldochie triomphante à l'état de minorité. Plus question de se partager l'essentiel du Budget territorial, de se répartir le bon argent de la mère-patrie entre copains! Déjà que les socialistes essayaient de leur faire payer des impôts. Un vrai scandale!
Comment faire toucher du doigt une attitude de rejet du Kanak, qui est si ancrée qu'elle participe de l'inconscient caldoche? Attitude à laquelle répond très vite un mimétisme métropolitain, notamment celui de gens se disant de gauche, préférant se complaire dans les délices de la bourgeoisie coloniale. Personne ne le saura en France. Le principe est simple, il faut pouvoir tirer sur la vache à lait le plus longtemps possible.
Tenter de s'insérer dans les courants économiques signifiait pour nous, à court terme, créer des Groupements , de préférence d'élevage, constitués de cinq à six chefs de famille, de façon à mieux répartir dans la tribu les revenus une fois les emprunts remboursés. Il fallait renforcer la communauté existante au cours du passage difficile de l'économie de subsistance à l'économie marchande, tout en évitant d'aboutir à la disparition d'une culture. Nous voulions éviter ce qu'on appelle un génocide culturel, mais sans refuser la modernité.
Un secteur que nous voulions aussi contrôler à moyen terme était celui des magasins de brousse. Cette activité était pour l'instant dominée par les colons qui, lorsqu'ils ne sont pas fonctionnaires territoriaux ou municipaux, détiennent les positions dans le secteur tertiaire. La majorité de leurs clients sont kanak, et ce ne sont pas les achats des Européens, qui commandent l'essentiel directement à Nouméa, qui pourraient faire vivre les commerçants locaux. A Koné, pour une population de 1.344 habitants , on trouve cinq magasins d'alimentation. Quelques magasins en tribu se ravitaillent chez les commerçants de Koné.
Certains Groupements, comme celui des pêcheurs d'Oundjo, possèdent un camion. Ce dernier a pu ouvrir un magasin avec les bénéfices des ventes de poisson, le dernier d'une longue liste de tentatives d'autonomie commerciale qui n'avaient pas toujours bien réussi. Il écoule ses produits à Nouméa et se ravitaille à cette occasion chez les grossistes. Ce magasin coopératif ne signifie pas l'établissement d'un monopole dans la tribu , puisqu'existent parallèlement deux magasins privés. Par entente tacite avec ces derniers, la Coopérative ne commercialise pas certains types de marchandises.
Des éléments moteurs doivent bien entendu se détacher de la masse. C'est le cas de Tein Milo, désintéressé et travaillant pour le bien de la communauté. Les ingrédients de la réussite sont là. Le véritable écueil réside dans l'évolution d'une société où le don de soi au service de la communauté est un facteur de prestige, pour passer à une situation où le profit personnel deviendrait le moteur de l'action. Le processus est en soi créateur de tensions déstabilisatrices.
Le Groupement d'Oundjo a pu se constituer grâce à une aide de l'Etat de 4 millions de Francs CFP, affectée à l'achat du camion et d'une machine à faire de la glace pour la conservation du poisson. Mais l'initiative en revient à la tribu seule, en plusieurs étapes successives au cours des dernières années. Aucun Parti ou Comité ne peut se prévaloir de cette réalisation, mise sur pied définitivement en1984, à part deux Conseillers de la Marine Marchande, depuis démissionnaires devant l'avalanche de méchancetés que leur avait valu plusieurs réussites en tribu. On ne pardonne pas aux Z'oreilles d'aider efficacement les Kanak.
Entre temps , par l'intermédiaire de Jean-Louis Dion, j'avais pris des contacts plus sérieux avec l'USTKE. Nous avions sûrement avantage à une collaboration. Tous mes contacts étaient soumis à l'approbation du Comité. C'était le schéma classique, l'alliance de la classe salariée kanak avec le monde rural. Nos forces unies seraient un morceau plus gros à avaler. Nos deux organisation étaient chacune un amalgame de membres relevant de plusieurs partis, et donc une passerelle tendue en vue de la collaboration de tous. Notre existence prouvait que l'unité pouvait être autre chose qu'une facade. Trop souvent, les affrontements entre les leaders provoquaient des crises mal perçues par la base.
L'USTKE était un jeune syndicat, fondé le 6 Décembre 1981. Il avait du battant, dirigé par un Président dynamique : Kötra Uregei, neveu de Yann Celene Uregei. Les grèves succédaient aux grèves. Les patrons cédaient ou, pour certains escrocs, disparaissaient à l'étranger. Les adhérents affluaient. Le syndicat avait le vent en poupe. Sa devise valait tous les discours : "Usines, tribus, même combat". Les débats internes à l'USTKE nous renvoyaient aux divers courants traversant le Front Indépendantiste. Au sein même du syndicat les discussions allaient bon train, sans pour cela amener les protagonistes au bord de l'hystérie. Ce rapprochement gênait certains, dont la direction de l'UC, qui nous considérait comme dangereux. Notre existence sans cesse affirmée, malgré le sabotage constant du brain trust UC, prouvait que le peuple kanak pouvait respirer en dehors de ce Parti. Nous contrarions sa volonté de faire croire qu'il devait être l'unique interlocuteur, le seul dont on puisse supposer qu'il ait la capacité de faire bouger le peuple kanak.
Nous voulions obliger l'UC à préciser son projet de société et à quitter le flou dans lequel elle se complaisait, ce qui lui permettait tous les doubles ou triples jeux possibles. Nous n'étions pas communistes, et surtout pas fascistes. Nous ne désirions pas de société à Parti unique, qui dévierait trop aisément pour se mettre à la remorque des capitaux caldoches ou autres. Notre souhait était que la direction de ce Parti, non majoritaire malgré ses manipulations constantes, mette au grand jour ses arrières pensées, si soigneusement dissimulées. Si son projet de société était honnête, et au bénéfice du peuple, alors qu'il parle sans crainte du jugement populaire et que l'on construise ensemble le socialisme kanak.
Nous savions qu'Eloi Machoro était en contradiction avec ses collègues du Comité Directeur dans le soutien qu'il nous apportait. Il nous l'avait expliqué de vive voix. Il représentait une minorité à l'UC. La majorité de la base suivait le brain trust.
L'USTKE, comme nous, subissait le contre-coup des querelles. Surtout de celles entre l'UC et le LKS. Chaque Parti voulait utiliser le syndicat comme prolongement, comme instrument de sa stratégie de prise du pouvoir. Les militants durent choisir entre leur Parti et la survie du syndicat. L'UC conseillait à ses militants de rester à l'USOENC, syndicat à majorité de droite , mais dont le Secrétaire Général était UC. Le Parti avait choisi de se couler dans la normalité coloniale et ne recherchait pas une stratégie de rupture, investissant les syndicats majoritaires plutôt que de les abandonner aux fachos. Le conflit entre les deux mouvements finira par dévier et se transformer en conflit ouvert entre le Bureau exécutif de l'USTKE et le LKS. Il y aura une tentative pour déstabiliser le Président Kötra Uregei, qui se verra confirmer son mandat lors d'un Congrès dramatique à la tribu de Bako.
Ces luttes d'influences étaient pénibles, car loin de profiter à la lutte pour le peuple kanak, elles se révélaient correspondre à des opérations ponctuelles en vue de se mettre dans la meilleure position possible pour le partage du futur gâteau : l'argent que la France serait amenée à mettre pour financer l'indépendance kanak. Trop de gens se bousculaient au portillon. Logiques avec eux mêmes, les travailleurs choisirent l'intérêt de leur syndicat. L'USTKE devait être au service de ses membres et non l'instrument d'un Parti ou d'un autre. Même s'il était le seul syndicat se référant à l'indépendance kanak socialiste.
Le choix du Congrès se révéla le meilleur, puisque le LKS allait amorcer son glissement vers la droite, certains de ses militants quittant l'USTKE pour fonder un syndicat rival voué à se débattre dans la médiocrité, comme d'ailleurs le STE, Syndicat des Travailleurs et Enseignants, création du Palika, qui refusait de se fondre dans l'USTKE, où ses membres auraient pourtant pu servir à approfondir la qualité du débat. Dommage!
Mon investissement personnel dans le Syndicat me permit de toucher de près le monde salarié de Nouméa. Je participais à certaines grèves en compagnie d'Eloi Machoro et je me rendis compte de l'égoïsme inconcevable de certains patrons. Je réalisais aussi la façon dont étaient dilapidés les deniers publics et je comprenais mieux les appétits dissimulés de certains. Bientôt, je devins membre du Bureau Exécutif et chargé du secteur coopératif. Le principe était que les camarades salariés devaient aider les tribus en donnant un coup de main pour vendre leurs produits. Car nous avions besoin du nerf de la guerre, c'est à dire d'argent.
A cette époque, l'UPM avait ouvert un magasin à Nouméa, à la Vallée du Tir. Le gérant bénévole était notre compagnon de Bako, Daniel le géant. Ce magasin marchait cahin caha, mais il marchait. Le LKS avait ouvert le premier un magasin à la Cité Pierre Lenquête, la cité ouvrière de la Société Le Nickel. Tout fonctionnait au bénévolat, les premiers pas vers une concrétisation du verbe.
Le LKS poursuivit son effort par une coopérative de construction à Poindimié et une coopérative de couture à Nouméa. Se lançant à fond, et sans préparation, dans le mouvement coopératif, il avait établi des magasins à Lifou. Sa lutte prétendait se placer à un niveau économique, rejetant toute stratégie de récupération des terres, considérée comme nuisible à son offesive de charme tous azimuth. Il multipliait les discours démagogiques et les clins d'oeil en direction des différentes composantes de la population, malgré son manque de crédibilité, puisque né d'une scission du Palika. Une fois de plus en Nouvelle Calédonie, les coopératives se transformaient en vitrines et en instruments de pouvoir, ce qui les condamnait .
Avec l'USTKE , et comme l'UPM, nous désirions réaliser un instrument au service des tribus, en obtenant pour cela l'appui des salariés. Le syndicat , organisme de consommation, et nous structure de production. En cette année 1983, nous avions reçu un certain nombre d'hectares de l'Office Foncier. Des Groupements se mettaient en place, les dossiers se discutaient, c'était une période d'espoir. Tout le monde y croyait, les socialistes promettant tout ce qu'on voulait. Mais ces espoirs finiraient par s'essoufler du fait d'attentes trop longues. Nous allions , dans les tribus, être les dindons de la farce, alors que, comme les chats, les politiques retomberaient sur leurs pieds.
Nous avions pour l'instant un champ de possibilités à explorer avec l'USTKE. Evidemment, le Syndicat n'était pas riche. Les frais divers : voyages de propagande dans l'intérieur, aide aux militants chômeurs, le Journal, absorbaient une grosse part des cotisations. La Caisse syndicale pouvait difficilement nous financer. Les camarades du LKS nous aiguillèrent vers le Comité Catholique contre la Faim, en vue de trouver le financement de nos projets.
Lundi 10 Janvier 1983 .
Coup de tonnerre dans le ciel. Deux Gendarmes Mobiles tués à Koindé-Oui Point, douze Kanaks arrêtés. Une affaire sanglante que les Partis dits loyalistes montent en épingle. Quelle aubaine pour eux! Naturellement, pour pas changer, les salopards sont les Kanak. La responsabilité des deux morts relève plutôt de l'amateurisme du Haut Commissaire Jacques Roynette
Les tribus de Koinde et Oui Point sont perchées dans la Chaîne, dominant la Commune de La Foa. Leur Réserve comportait de beaux habitats de pins kaori. Un nommé Barbou, métropolitain, exploitant forestier, propose d'exploiter ces bois. Un Palabre a lieu, au cours duquel l'exploitant assure être prêt à fournir des emplois aux gens de la tribu, réaliser des plateformes pour la construction des maisons, une route d'accès à un réservoir et à payer des royalties à la tribu. Promesses dont aucune ne sera tenue. En creusant des routes sans précautions, et plus encore, pour éviter d'en faire, en trainant les billes de bois, accrochées à des chaînes derrière un tracteur, il détruisit la fragile couche d'humus, mettant à nu le sol minéralisé qui, les pluies aidant, déversa son nickel et des traces de cobalt dans la rivière. L'eau devint imbuvable. On ne pouvait s'y baigner sans provoquer des réactions allergiques de la peau. Toute vie animale, poissons et surtout chevrettes permettant une vente à la saison, disparut des sources, ruisseaux et rivières. Même en faisant bouillir l'eau deux fois, les enfants tombaient malades. Vint le moment où Barbou, ayant tout exploité et ravagé, en présence d'un Service des Eaux et Forêts incapable de le contrôler et dont les relations générales avec les Kanak étaient des plus mauvaises, annonça qu'il s'en allait.
La tribu établit un barrage en amont du village, le 17 Novembre 1982, pour l'empêcher d'évacuer son matériel, demandant une indemnisation se montant à 5 millions de Frs CFP, ce qui n'était pas cher. Tout le monde était passé par là, les services techniques pour constater le saccage, les hommes politiques pour promettre de s'en occuper, puisqu'il y avait dans ce hameau des gens du RPCR aussi bien que de la FNSC, le parti de Jean Pierre Aïfa, le Maire de Bourail. En réalité, on avait laissé la Gendarmerie et le Service des Eaux et Forêts s'en occuper, et Barbou s'en moquait complètement.
Précédemment, à la tribu de Ouaté, Commune de Pouembout, sise aussi dans la Chaîne, j'avais participé à l'élaboration d'un Palabre fixant les conditions faites à un autre exploitant forestier. Elles concernaient l'entretien de la seule route menant à la tribu, forcément mise à mal par les poids lourds, l'embauche de gens de la tribu, le paiement d'une royalty par tonne, la déclaration à la CAFAT des futurs employés. Il faudra que les jeunes de la tribu édifient un barrage sur la route pour obtenir l'embauche d'un homme et le paiement très provisoire d'une royalty.
Barbou avait porté plainte. Le système colonial, même à coloration socialiste, allait lui donner raison, paniqué par la menace des colons de La Foa de monter régler l'affaire à coups de fusils. En vue d'un jugement de référé non encore pris, un constat d'huissier devait être fait. Au lieu de procéder prudemment, par étapes, le Haut Commissaire ordonna l'évacuation du matériel et envoya les Gendarmes Mobiles. L'aller se passa bien, le retour fut différent. Nous y sommes allés par la suite avec des vieux d'Oundjo, Bako et Netchaot, apporter de la nourriture et un peu d'argent après le drame. Imaginez un fond de vallée escarpée et une route sinueuse montant en lacets. La route domine les maisons de la tribu.
A la descente, la remorque chargée d'un bulldozer - les Kanak n'avaient pas imaginé de saboter le matériel ou de retirer des pièces essentielles - dut s'y reprendre à deux fois pour prendre un tournant, au début du village, à la hauteur de l'église et dominant l'habitation du chef. Quelques heures auparavant, quelques hommes avaient rétabli la barrière mise en place quelques jours plus tôt, et fermée par un cadenas, de telle sorte que les Gendarmes avaient dû se servir de pinces coupantes à l'aller. Au retour, les Gendarmes Mobiles, nerveux, relevant à peine de leur saoûlerie habituelle de la veille Dimanche, croyant avoir affaire à de dangereux sauvages, défoncèrent la barrière et, s'imaginant qu'il s'agissait d'une embuscade, se mirent à arroser le village de grenades lacrymogènes et de grenades offensives, dont les éclats blessèrent aux jambes des femmes et des enfants et provoquèrent une panique. Les femmes hurlaient, les enfants couraient partout. Les hommes, n'ayant jamais éprouvé depuis 1878 ce que pouvait être une opération de répression, crurent qu'il s'agissait de la guerre annoncée par les colons, allèrent chercher leurs fusils et tirèrent en direction du convoi dans la fumée des grenades lacrymogènes pour les amener à vider les lieux. L'adjoint kanak au Maire de La Foa, apparenté RPCR (non indépendantiste), tira trop juste et en tua deux.
Le convoi, composé de quatre fois plus d'hommes qu'il n'y en avait à la tribu, s'échappa et le calme revint. Personne sur place ne sut le résultat de la fusillade. Le téléphone avait été coupé, la radio n'en parla que le lendemain. Au jour suivant, les Mobiles revenaient. Ils parquèrent les habitants dans l'église, menaçant d'y mettre le feu. On fit allonger les hommes dans des camions où ils furent piétinés à coups de bottes tout au long des vingt cinq kilomètres jusqu'à la Gendarmerie de La Foa. Certains furent emmenés en hélicoptères, projeté l'avant corps dans le vide, en menaçant de les jeter en bas. C'est ainsi que l'on traita une tribu qui jusqu'alors n'était nullement classée comme indépendantiste. Les Mobiles brisèrent tout dans les maisons. Les armes furent recherchées au détecteur magnétique. On confisqua même les outils et les sabres d'abattis, laissant dans la tribu les seules femmes, dès lors dépouvues de moyens de travailler aux champs.
On peut comprendre la réaction des Mobiles jusqu'à un certain point, intoxiqués par l'imaginaire anti-Kanak que déversent les Caldoches dans les bars. Mais, au delà, elle traduit le sadisme de certains éléments de la Gendarmerie. Conséquences : deux Gendarmes tués, quatre autres blessés, douze Kanak arrêtés, dont une femme, Raymonde Ninduma, que j'allais rencontrer bientôt.
Eloi Machoro s'était occupé de l'affaire, au nom de l'UC. André Gopéa et Edmond Nekiriai pour l'UPM. Mais, lorsque la Loi est détournée de son objet pour protéger les voleurs, que reste-t-il? Sinon les actes dictés par le désespoir.
Pour nous, la vie continuait. Les élections municipales à Voh avaient été le théâtre de la perte de la Mairie au profit de la droite. Le Maire en place était un homme de Temala, Julien Dounehot, le frère de Raymond. Son mandat avait apporté très peu d'améliorations à la vie quotidienne des tribus et bien des promesses n'avaient pas été tenues. Il avait comme Premier Adjoint un Caldoche, appartenant au Parti Socialiste Calédonien pro-indépendantiste. C'était surtout ce dernier qui préparait les dossiers et qui tendait à en faire trop pour les colons, de façon à se protéger contre leurs pressions et leurs dénonciations constantes. Cela menait à ce que, comme à Koné, la différence entre une Municipalité indépendantiste et une de droite, apparaissait presque égale à zéro.
Il appartenait à l'électorat de santionner cette situation. Une liste indépendantiste fut donc préparée, alliant l'UPM au Palika. Mais le Maire sortant présentait une liste FULK et PSC, largement minoritaire, et refusait de se plier aux décisions de la majorité des Kanak. La majorité électorale se jouait à deux voix près. Il refusa de céder et voulut s'imposer comme Maire. La droite passa et le poste de Maire attribué à un socialiste de droite, Freddy Lethezer, qui, de modéré allait devenir radical. A peine arrivée au pouvoir à la Mairie de Voh, la droite se mit à faire le ménage. Première décision : licencier le Secrétaire de Mairie, Lucien Devambez, que, pour une raison ou une autre, la Muncipalité précédente n'avait pas pris la précaution de faire titulariser. Aussitôt des actions furent engagées de notre côté, pour la défense d'un Caldoche indépendantiste. Manifestation au village, avec allocutions au mégaphone permettant à tous les colons d'alentour d'écouter ce que nous avions à dire.
C'était le temps des investissements caldoches partout sauf en Nouvelle Calédonie. Lafleur vendait 18.000 hectares d'un lotissement à Ouaco, entre Voh et Gomèn, à 20.000 Francs CFP l'hectare et réinvestissait son capital dans une chaîne de stations-service à Paris et en France. Montagnat avait acheté des maisons à Auckland, en Nouvelle Zélande, pour lui et chacun de ses fils. Queenstown, la station de ski dans l'Ile du Sud de la Nouvelle Zélande, île où il n'y avait presque plus de Maoris, regorgeait d'investissements caldoches. Mais la plupart achetaient sur la Côte de l'Or du Queensland, l'Etat d'Australie soumis au Gouvernement le plus réactionnaire de son histoire, du moins ceux qui répondait à la condition en vigueur d'un investissement minimal de 6 millions de francs CFP . La Société Ballande désinvestissait au Vanuatu pour se réinstaller en force aux Iles Wallis et profiter des crédits publics que l'on commençait à y déverser. Roger Laroque, Maire de Nouméa et directeur de la maison Ballande, qui poussait à la résistance et à la violence contre les Kanak dans sa propre commune, vendait les Stations Pidjèn et du Pic Koné aux pouvoirs publics. Lui qui n'avait jamais investi dans le pays, se faisait construire à Nouméa une villa symbole, où il prétendait vouloir finir ses jours, ce qui serait bientôt le cas.
Les dindons de la farce seraient tous ceux qui n'avaient financièrement rien devant eux et seraient dans l'obligation de rester coûte que coûte, à moins de partir à l'aventure en France si le Gouvernement les prenait en charge. Ces petits blancs servaient de masse de manoeuvre à des leaders qui avaient déjà mis leurs capitaux à l'abri. Autant faire avec nous l'indépendance kanak, la seule garantie réaliste qui leur était offerte.
Nous savions qu'il y avait de gros fusils et de petits dépôts d'armes et de munitions cachés de ci de là. Nous aurions leurs armes le jour où nous le déciderions. Nous savions où elles étaient. Au moins là, les Gendarmes n'iraient pas nous embêter pour les prendre. Une fois la décision prise, rien ne pourrait nous en empêcher. A eux de réfléchir avant qu'il ne soit trop tard. Nous étions leur dernière chance avant la coupure définitive entre Kanak et Blancs.
On bloqua la rentrée scolaire pour les enfants kanak, puis une grève des employés municipaux se déclencha. Un état de tension permanente s'était abattu sur la Commune. Les indépendantistes de Voh exigeaient la réintégration de Devambez et un salaire égal pour les employés, qu'ils soient Kanaks ou Blancs. Je suivais l'évolution de l'affaire tout en demeurant assez souvent à Nouméa. J'appris à la radio, comme tout le monde, l'assassinat de Bwae Pwacili. Ce jour là, j'étais à Bako.
Mercredi 11 Mai 1983 .
Des jeunes Kanak de Ouélisse étaient en train de boire de la bière au village de Temala, devant le magasin Lethezer - il ne s'agit pas du Maire Lethezer - malgré les consignes de prudence données du fait de la tension persistant à Voh. Dans la maison voisine, appartenant à Alain Lethezer, Alphonse Sauvageot sirotait tranquillement son whisky.
Je connaissais la maison. Un jour, le chef de Hwahat, auxiliaire de Gendarmerie à la retraite, m'avait emmené chez Lethezer, son compagnon de beuveries. Je devais, m'avait-il dit, leur expliquer les revendications de terres. Il y avait là deux vieux maigrichons qui buvaient une bouteille de Kopeto, vin ordinaire de mauvaise qualité. Je bus un café et l'un d'eux m'emmena jusqu'à la chambre et , soulevant le matelas, me montra deux fusils, un à longue portée et un tirant des cartouches à chevrotine : "Ca, c'est pour les Kanak s'ils viennent m'emmerder chez moi!" Je suis reparti avec le chef de Hwahat. J'avais parlé dans le vide.
Ce jour là Aurélien Sauvageot montra le fusil aux jeunes en gueulant quelque chose comme : "Tiens, voilà pour les Kanak!". Les colons étaient à cran, Sauvageot avait sa terre revendiquée. Il se sentait fort derrière son gros fusil.
Il faut dire que chez les colons, montrer un fusil aux Kanak en les insultant est un geste habituel. Le fusil est chez les colons un symbole de la puissance virile, un substitut du phallus. Il faut croire qu'ils ont des problèmes à ce niveau là.
Malheureusement les jeunes étaient un peu chauds et se dirigèrent vers la maison. Sauvageot qui était à la fenêtre la referma avant qu'un caillou ne l'atteigne. Les jeunes contournèrent aussitôt la maison et arrivèrent devant la porte que Sauvageot venait d'ouvrir, le fusil à la main. Bwae saisit le fusil par le canon et l'insulta. L'autre imbécile arma le fusil et tira. Louis Bwae Pwacili s'effondra à terre, une balle dans le ventre. Mort. Sauvageot profita de la confusion pour s'enfuir. Lorsque les garçons m'ont parlé du drame, ils disaient leur avoir semblé que Sauvageot n'était pas seul. Ivres de rage et de chagrin, les jeunes incendièrent le magasin Lethezer, la maison d'Alphonse Sauvageot et deux automobiles. Les responsables du Palika réussirent à les arrêter lorsqu'ils s'apprêtaient à redescendre à nouveau de la tribu, cette fois armés de fusils, voulant liquider tous les Blancs du village. Un massacre avait été évité ce jour là. Les colons ont dû la vie sauve à ceux qu'ils vitupéraient. Les jeunes emportèrent le corps de celui qui avait été un militant actif dans la lutte. Nous apprîmes à Bako que l'enterrement aurait lieu le lendemain.
Jeudi 12 Mai 1983 .
Nous avions rendez-vous à l'entrée sud de Voh , devant le magasin de chez Sam, nom d'un indonésien né dans le pays et qui tenait aussi le bar à la propriété Lafleur à Ouaco. Nous arrivons à midi, avec le vieux Fessard, des jeunes de Bako et ceux d'Oundjo. Les camionnettes font l'aller et retour pour chercher les femmes, les vieux, les enfants. Le Palika de Ouélisse a décidé de défiler à travers le village en portant le cerceuil de Bwae. Un arrêt aura lieu à la Mairie où le premier adjoint nous recevra. Puis, direction la tribu pour l'enterrement. A la Mairie, le Premier Adjoint - le premier magistrat de la Commune s'était caché - offre une couronne qui est refusée. C'est un activiste du RPCR, gros propriétaire à Temala. Après les allocutions des militants qui s'en prennent à la réaction, c'est à dire au Premier Adjoint, tout le monde part à Ouélisse. Funérailles tragiques. Devant la tombe, je laisse tomber une pièce d'étoffe, mon signe de respect pour le militant tombé. Cris des femmes, pleurs de la foule silencieuse, comme assommée. Un cri : "Bwae, la lutte continue! Ton sang sera vengé!"
Il faudra déterrer le corps quelques jours plus tard pour procéder à l'autopsie. Je serais là. Comme le dira Raymond Dounehot : "On se retrouve toujours dans la douleur." A Nouméa, dans la nuit, un sit-in d'une centaine de militants avait eu lieu devant le Haut Commissariat. Le lendemain, une manifestation de protestation, rassemblant 1.500 personnes, traversa la ville de Nouméa, en passant par les plages, l'Anse Vata et la Baie des Citrons. C'était la première fois que l'on passait par là, à la grande indignation des baigneurs caldoches, dérangés dans leur quiétude. Les touristes étrangers en furent les premiers ébahis.
Mes relations avec l'USTKE se sont renforcées. Je suis de toutes les grèves. Les patrons en me voyant se demandent ce que je fais chez eux. Une fois, à l'occasion d'une grève dans une société de surveillance, la bagarre avait failli éclater. A côté du local où la grève avait lieu, le patron avait réuni une bande de nervis dans un parking de voitures d'occasion. Si l'un de nos militants passait devant eux, il se faisait injurier copieusement. L'un d'entre nous, qui avait eu l'imprudence de garer sa voiture à proximité, retrouva ses quatre pneus crevés. Nous avons dû ocuper le local trois jours et deux nuits. J'avais demandé aux gars du Comité qui descendaient de temps à autre à Nouméa de venir nous soutenir. Notre Président, Kötra Uregei , décida de prendre en tenailles la bande de fachos. Nous arrivâmes par les deux côtés du parking, coinçant les baroudeurs dedans. La police intervint et Kotra obtint l'évacuation des Charlots.
Le patron céda, mais le salarié qui était à l'origine de l'intervention du syndicat dans le dossier finit par partir, un départ négocié. Il était RPCR. C'était la nouvelle orientation du Syndicat. Personnellement, j'étais en désaccord avec ce choix, qui rendait possible l'adhésion de gens de droite, anti-indépendantistes. Sous le fallacieux prétexte de conscientiser des travailleurs à travers les luttes syndicales, on allait perdre notre temps et notre énergie pour recevoir des coups au bénéfice de personnes qui passeraient dans le camp des extrémistes au moindre prétexte. La majorité préféra investir les consciences et compter sur la solidarité entre les travailleurs. Il fallait montrer à tous ces gens là qu'on pouvait vivre ensemble. Idée reprise du LKS dont les leaders rêvent d'un grand Parti allant du RPCR à l'aile droite de l'Union Calédonienne.
Dans le sillage du syndicat s'était constitué le Groupe de Femmes Kanak et Exploitées en Lutte, GFKEL, qui utilisait les locaux pour ses réunions et la ronéo pour tirer ses tracts. Je faisais de même pour le Comité des Terres, et nombreuses furent les photocopies distribuées à nos militants grâce aux machines du Syndicat.
Parmi les militantes du groupe de femmes, il y en avait qui venaient de Koindé-Oui Point, dont Raymonde Ninduma, libérée depuis peu. Leur vocation concernait l'aide aux femmes battues, pousser à la prise de conscience des femmes et à la reconnaissance de leurs droits et la lutte féminine pour l'indépendance kanak socialiste. Leur mot d'ordre : "Pas d'indépendance kanak socialiste sans libération des femmes!" Elles avaient un tas de projets, notamment concernant la libération des prisonniers de Koindé-Oui Point. Nous en discutions avec elles et le syndicat, prêts à leur apporter notre soutien et à tout faire pour les aider. Elles allaient souffrir, elles aussi de la difficulté de mettre une mobilisation en route. Nous avions un avantage dans le Journal syndical tenu par Jean-Louis Dion, où les actions lancées par les femmes pouvaient trouver un écho immédiat.
Les ventes étaient difficiles. C'était un mensuel, et malgré une expérience précédente de vente à la criée sur la Côte d'Azur : "Achetez France-Soir, la blonde aux yeux noirs, la brune au plumard, demain il va pleuvoir!", je n'arrivais à en vendre dans la rue que deux cent exemplaires. Je vendais, j'écrivais des articles, je préparais la maquette, l'expérience syndicale m'enrichissait.
La lutte de libération devait s'appuyer sur un mouvement ouvrier fort. Les énergies devaient tendre à ce but. Non seulement le syndicat devait dénoncer les injustices sociales, mais aussi contrôler l'emploi et veiller à ce que les Kanak ne soient pas les éternels lésés dans les embauches.
La réalité était qu'il n'y avait pas d'alliance du monde salarié et du monde rural , mais collaboration entre deux organisations. Le Comité ne pouvait prétendre représenter toutes les tribus. Notre secteur se résumait à Poya-Koné-Voh, avec des sympathisants à Gomèn, Pouembout et Houaïlou. A ce duo venait désormais s'ajouter le GFKEL, rassemblant lui aussi différentes tendances. Peut-être, à nous trois, avec la force de mobilisation que nous représentions, allions nous pouvoir influencer les décisions politiques du Front Indépendantiste?
Notre solidarité mutuelle allait se concrétiser à l'occasion des occupations de terres. La tribu de Néami avait décidé de récupérer la "propriété privée" du grand chef Poadja. L'USTKE et le GFKEL avient été invités en même temps que les Partis. Cette occupation intervenait trois jours après la mort de Bwae Pwacili. Toute la semaine avait été prise par l'évènement. La tension était montée de plusieurs crans. La colère était dans les coeurs.
Vendredi 13 Mai 1983 .
Nous étions le soir autour de la maison commune de Neami, toutes les tribus de Koné, sauf Ateu et Koniambo. Les jeunes d'Oundjo aidaient à la cuisine. Le froid était vif dans ce fond de vallée encaissée, au pied du Mont Tchingou et des Pamalé. Le même jour se déroulait sur la côte est une réunion importante du Front Indépendantiste. L'USTKE devait s'y rendre. Sa délégation passerait par chez nous pour y présenter l'offrande coutumière. Le Maire de Poya fera de même et déposera les volontaires de Montfawe-Wenji avant de repartir. Finalement, seule la délégation du GFKEL restera avec nous. Pour les camarades femmes, ce serait leur première occupation de terres.
Je fus chargé d'exposer l'organisation du lendemain :
"Ce plan est le résultat de toutes les actions engagées précédemment, critiquées au fur et à mesure par l'ensemble d'entre nous pour améliorer sans cesse notre organisation. Demain, nous espérons que par votre apport, nous serons à même de progresser encore. Tout doit contribuer à la sécurité des militants, engagés dans des actions à valeur de témoignage et fondamentalement pacifiques. Jusqu'à présent, nous avons réussi à n'avoir ni blessés, ni morts, dans aucun des camps. Même si les emprisonnements frappent des frères, pour lesquels nous faisons tout pour les sortir de là. La journée de demain devrait bien se passer et nous remercions l'USTKE en la personne de Kötra, pour l'aide qu'il nous apporte ici.
"Passons à l'organisation. Sur ce tableau, le terrain est situé dans ses grandes lignes. Ici, la route transversale, la route de la tribu, le domaine privé du grand chef, les crêtes ici et là. Nous nous diviserons en groupes, chacun ayant une tâche particulière. Le groupe 1 établira un barrage avant l'embranchement de la transversale, qui devra être en place à 6 heures demain. Le groupe 2 construit la case. Le groupe 3 est composé des guetteurs sur les crêtes. Le groupe 4 est chargé de la liaison et d'apporter leur nourriture aux différents groupes. Le groupe 5 est chargé de la cuisine.
"Chaque groupe aura deux responsables. Le premier chargé de diriger l'action et d'assumer la décision finale en cas de coup dur. Le second chargé de présenter le rapport à la séance de bilan. Il devra noter tout ce qui se passe, les numéros des voitures, les gens qu'il reconnait. Son rapport sera oral pour les participants, écrit pour le Comité. De cette façon on possèdera tous les éléments pour défendre les militants contre les accusations fausses en cas d'arrestations. Seuls les personnes désignées par le Comité peuvent prendre la décision d'interrompre l'occupation. C'est tout. Maintenant, si les camarades veulent manger un morceau, la nourriture est par là. Vous serez répartis ensuite dans les maisons pour dormir. Bon appétit!"
Samedi 14 Mai 1983 .
La construction d'une véritable case ronde traditionnelle, sur une crête, se passe cette fois sans problèmes. Un vieux de Néami allait être son gardien les jours suivants. La journée fut magnifique. Le GFKEL eut beaucoup de succès auprès des femmes de Koné. On eut vaguement la visite des Gendarmes qui avaient remarqué des cavaliers armés sur les crêtes, mais , depuis Netchaot, ils se méfiaient de nos réponses.
A la réunion de bilan, la tribu de Poinda proposa une seconde occupation chez Devillers. Aucune information ne venait des pouvoirs publics et des rumeurs couraient.
Vendredi 17 Juin 1983 .
Cette fois, le Syndicat nous apportera une paire de walkie-talkie, avec un seul canal, permettant de faire la démonstration aux vieux de l'utilité de ce matériel. Nous attendons les délégations ce vendredi soir. L'organisation sera expliquée à l'arrivée de tous les participants. La tribu d'Oundjo arrivera demain avec son poisson. Les tribus de Koné sont présentes à l'exception d'Ateu et de Koniambo. De Poya, les gens de Montfawe et Wenji, toujours fidèles, avec leur Maire Michaël Meureureu, l'ancien employé de Pageot.
Pas d'échos des colons. Selon certains bruits Devillers serait en pourparlers de vente. Cette fois ci, le grand chef Poadja est parti passer le week end ailleurs. Il ne représente plus rien, toutes les tribus de Koné et les deux de Pouembout lui ont enlevé toutes ses fonctions coutumières. Le remplaçant est le chef de Pauta, Etienne Poadja. Invité par les tribus de Koné le Haut Commissaire, Jacques Roynette, avait déclaré qu'il existait un texte pour nommer les grands chefs administratifs, mais pas pour les démettre et qu'il fallait attendre les réformes en cours de préparation. L'information était ausi inexacte que fausse la promesse.
Il n'y a pas eu d'allées et venues chez Devillers. En attendant les amis de l'USTKE et du GFKEL, on parle des histoires dans les tribus, déclenchant l'hilarité générale. Arrive la délégation de l'UPM, suivie d'une autre du FULK et d'une du PSC avec Norbert Caffa. Agréable surprise, c'est la première fois qu'on les voyait sur notre terrain. On les avait aperçu dans des réunions, jamais dans des actions. Il y avait du changement dans l'air. La délégation syndicale finit par arriver, avec celle du GFKEL. L'exposé de l'organisation fut rapide, semblable à celui pour Neami. Un barrage sur la transversale, en direction de Koné, devait se mettre en place cette nuit même. Les volontaires étaient les bienvenus. Le repas se passa dans la bonne humeur et tout le monde alla dormir.
Avec quelques camarades et les filles du groupe de femmes, on alla tenir le barrage. Daniel de Bako était avec nous et sa grande taille eut beaucoup de succès auprès des filles. On plaisanta joyeusement jusqu'à être pliés en quatre par le froid. Les feux nous permettaient de nous réchauffer un peu.
L'endroit choisi pour construire la case se trouvait au pied de la colline où se dressait la maison de Jean-Claude Devillers. Samedi, à 5 heures, toutes les équipes se mirent en place. La journée fut tranquille, un pique-nique campagnard. Devillers restait chez lui, indifférent. Le cinéma de la dernière fois avait dû suffire à faire monter les prix. Les vieux avaient changé l'emplacement de la case, le plaçant à côté de la route, ce qui était moins fatiguant. Quand je la vis, je crus à une blague. Quatre poteaux et un toit en tôle. Le symbole devenait caricature. Peut-être ne voulaient-ils pas en faire plus que Devillers, avec raison. Les walkie-talkies furent très appréciés Nous allions pouvoir leur proposer d'en acheter. Il faut toujours faire attention, avec ces vieux, à faire la démonstration de ce que l'on avance. On les a trop longtemps pris pour des imbéciles.
Les amis du Front Indépendantiste, venus juger de la qualité de notre organisation, furent impressionnés. Il y avait là une capacité de mobilisation qu'ils pouvaient intégrer à leur stratégie. Le Secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, Georges Lemoine , les avait déçus. Ils cherchaient des alternatives.
Aucune anicroche au cours de cette journée, sinon la venue des Gendarmes, venus nous demander : "Pourquoi ce barrage? Levez moi ça immédiatement!" Ces Gendarmes sont incroyables. Ils voient un barrage, ils demandent ce que c'est et l'on obtient le dialogue suivant :
Gendarmes : "Qu'est-ce que c'est que ça? Vous allez enlever tout de suite votre truc! Ah, non, vous exagérez!" Nous : "Vous ne voyez pas que c'est un barrage, dressé à l'occasion de la revendication de terres chez Devillers." Gendarmes : "Ah, non et non! Vous ne voyez pas qu'il y a entrave à la circulation! Je vais être obligé de prendre vos noms." Nous : "Les personnes présentes sont des militants luttant pour la juste cause de la libération du peuple kanak. La colonisation que le peuple français nous fait subir est un acte inique condamné par la loi internationale. Vous êtes en pays kanak, et vous représentez le pouvoir de la répression. Aujourd'hui nous nous battons pour récupérer les terres volées à nos ancêtres. A travers la lutte que nous menons, nous cherchons à faire reconnaître par le monde entier le droit du peuple kanak à vivre libre sur sa terre et non comme un peuple asservi par une puissance étrangère. Désormais les militants qui . . ."
Les Gendarmes : "D'accord! D'accord! Mais nous, on n'est pas là pour ça. Vous laissez passer les ambulances?" Nous : "Naturellement! Vous nous prenez pour des Caldoches!" Les Gendarmes : "Bon. Très bien. Bonne journée et bonne continuation." Exit la Gendarmerie. On devrait donner à ses membres des cours de psychologie, ce qui nous éviterait de leur faire un discours interminable à chaque fois.
Tous les rapports seront faits à la réunion de bilan. Mais ils sont lus, ligne après ligne et trop longs. La réunion s'éternise. Il faudra abréger la prochaine fois.
Nous avions en cette année 1983 un Conseil de Gouvernement indépendantiste, fabriqué le 18 Juin 1982 par le Haut Commissaire Christian Nucci. Le résultat était une sacré combinaison. Le Vice-Président, Jean-Marie Tjibaou, nous attaquait souvent et, en retour, nous étions souvent en désaccord avec lui. Nucci avait réussi à faire gérer la Colonie par les indépendantistes. A l'instar des socialistes en France, nos hommes politiques finissaient par accorder avantages sur avantages à nos adversaires dans l'espoir illusoire de les ramener à de meilleurs sentiments. Finalement, en bougeant, nous apparaissions comme les adversaires de ceux qui se voulaient nos leaders. Nos actions gênaient les passerelles qu'ils cherchaient à jeter en direction des hommes d'affaires de droite. On voyait les millions disparaître par dizaines dans les poches des mêmes requins. Nous, dans les tribus, restions au même point. Quelle ironie! Merci Nucci!
Le Syndicat n'était pas mieux loti. Le Vice-Président considérait comme un camouflet personnel chaque grève lancée par l'USTKE. SA paix sociale était remise en question. Nous aurions dû laisser les patrons nous licencier et les colons continuer à nous prendre pour des imbéciles.
Le conflit était latent avec le Conseil de Gouvernement. Il éclata avec le Vice-Président lorsque celui ci lança son idée d'un Port Franc à Népoui, village minier de la Société Le Nickel.
Le Port Franc n'était pas une idée originale. Il en est question un peu partout à travers le monde, moyen pour les multinationales de tourner les règlementations contraignantes et pour les Gouvernements d'espérer attirer les investissements.
Le premier reproche adressé à notre Vice-Président fut qu'il n'avait pas songé à prévenir la tribu revendicatrice du lieu. Dans l'interview publiée dans le n° 19 de "Trente Jours", hebdomadaire défunt, Jean-Marie Tjibaou précisait que le Territoire disposait de 14. OOO ha pour ce projet, l'apport de population possible pouvant concerner 20. OOO personnes. Pour nous qui nous battions pour récupérer des terres, que les indépendantistes s'amusent à distribuer des milliers d'hectares prenait figure de véritable provocation. Ils en rajoutaient en voulant faire venir 20. OOO personnes dont à peine 1. 000 Kanaks. De quoi bouleverser la démographie de la région. Nous allions nous retrouver largement minoritaires, avec des gens qui achèteraient des terres aux alentours, les terres mêmes que nous voulions reprendre. Cela ressusciterait le marché foncier moribond en dehors de Nouméa et ferait monter le prix de l'hectare, diminuant d'autant la capacité de rachat de la puissance publique. Bouleversement politique aussi, car ces étrangers seraient certainement contre l'indépendance. Il fallait même s'attendre à une augmentations des locations accordées dans la chaîne, locations qui serviraient à la chasse au cerf et peut-être un jour à la chasse aux Kanak. Nos filles finiraient comme prostituées sur les trottoirs de la nouvelle ville de Népoui, port franchement débile, né d'une imagination trop fertile influençant ce Conseil de Gouvernement indépendantiste déjà en train de nous vendre au plus offrant. On ne peut pas dire que les conseillers caldoches de Jean-Marie Tjibaou se soient réellement inquiétés de l'avenir du peuple kanak.
Se lancer dans une affaire pareille avec les capitaux chinois voulant fuir Hong Kong avait des relents de poudre blanche. De toute façon, nous allions être submergés. Nous avions déjà des fachos sympathisants des méthodes de l'apartheid. Avec les fameuses Triades chinoises, nous aurions des adeptes de méthodes bien plus radicales. Tjibaou et ses conseillers préparaient au peuple kanak un enterrement de première classe. Les socialistes avaient réussi à les persuader que la relance économique devait être prise en compte par les Kanak comme une priorité. Ce qui amenait les élus kanak indépendantistes à travailler inconsciemment contre les intérêts de leur peuple.
Il fallait réagir. Le Syndicat, lui aussi, s'opposait à ce projet dont les travailleurs risquaient de pâtir, par la pression, jouant à la baisse sur les salaires, que provoquerait la venue de milliers de personnes actives nouvelles. Il est habituel que les zones franches pratiquent des salaires défiant toute concurrence par leur bon marché.
Nous relançames la ronde des réunions d'explications. Toutes les tribus comprirent les dangers contenus dans un tel projet. Même les tribus Union Calédonienne, auprès de qui leurs leaders avaient miroiter les possibilités d'embauche. Des pétitions signées par toutes les tribus de Voh, Koné, Poya, affluèrent au Journal-tambour. Indépendamment du Comité des Terres, les tribus de la Commune de Touho signifièrent leur opposition.
L'interview de Jean-Marie Tjibaou avait paru le 19 Octobre 1983, la lettre de protestation des clans maîtres de la terre à Népoui, soutenus par le Conseil des Anciens de Bako le 31 Octobre de la même année. Le Comité était rodé. La réponse avait été rapide. Les autres tribus suivirent. Nous sommes indépendantistes, c'est vrai, mais pas des béni-oui-oui.
De notre côté, seul Eloi Machoro sauvait devant nous la face de l'UC. Sa présence faisait croire que . . . mais sous les discours il n'y avait rien. Chez les politiques, l'UPM continuait à nous soutenir. Le Palika choisissait un soutien critique. Il appuyait les actions, mais pas nous spécialement. Le vieux Fessard et moi, nous étions, plus qu'à notre tour, la cible des critiques provenant des militants Palika de Noelly. On avait l'impression parfois qu'ils cherchaient à nous démolir en public.
Sans cesse, dans les réunions, il fallait prouver notre bonne foi. Ce n'était plus des réunions, mais un procès permanent. Il y avait deux sortes d'individus, l'un qui sérieusement creusait les situations pour mettre en évidence les contradictions, dans l'intérêt du peuple. L'autre ne cherchait qu'à se mettre en avant et à prendre de l'ascendant sur la foule. Tous deux se faisaient les dents sur nous. Déplorable situation! Parti d'une simple revendication, j'en étais à me justifier de vouloir être moi même, un métis, un homme sans parti, un mec avec un rêve dans la tête.
L'ennui était que les Partis bâtisseurs de cathédrales ne rêvent plus depuis longtemps. Ils fondent leur orgueil sur les cendres des rêves populaires.
Le FULK et le PSC ne nous avaient jamais encore apporté de soutien pour les revendications de terres. Yann Celene Uregei, le leader du FULK, toujours en déplacements internationaux, était à peine au courant de notre existence. L'unique représentant du FULK au Comité était le vieux Fessard, dont le parti ne l'avait pas jusqu'à présent soutenu.
Autre désillusion : le Conseil de Gouvernement indépendantiste, s'initiant à la gestion de la crise capitaliste locale, se laissait aller à de grandes déclarations sur le développement de l'industrie locale dans le cadre d'une décentralisation. Résultat, on s'excitait sur le Port Franc de Népoui. Le capitalisme sauvage préconisé par d'innocents conseillers socialistes! Mais étaient-ils vraiment socialistes? Les choix économiques proposés à l'Afrique francophone, engluée dans les monocultures coloniales (coton, arachide), permettaient d'en douter. N'apparaissait que trop le cycle infernal de la destruction des richesses naturelles, de la sécheresse et du désert descendant toujours plus au sud, des milliers de morts en conséquence, de l'endettement toujours plus grand, pour importer la nourriture que l'on ne produisait plus, de l'intervention du FMI et de ses contraintes, qui tendent à accentuer toujours plus la misères des pauvres.
La Nouvelle Calédonie n'est pas l'Afrique, me direz-vous! Une étude de l'OCDE et de la Banque Mondiale, parue dans la Dépêche, journal éphémère, du Vendredi 31 Août 1984, classe la Nouvelle Calédonie au 24e rang des pays les plus riches, avec un PNB de 821. OOO Francs CFP par habitant. Oui, mais voilà! Le monde kanak relève d'un tiers-monde que, malgré les bonnes paroles, personne ne cherche à aider. A Montfawe, Félix Meureureu, agriculteur et éleveur, estimait son revenu annuel monétaire tout compris à 5O. OOO Frs CFP en 1983. Et lui ne pouvait pas être accusé de ne pas se remuer. Lorsque le Comité Catholique Contre la Faim essaie de nous aider à monter des projets de développement, il se fait attaquer violemment dans le Journal-tambour par le Père Confesseur de la bourgeoisie blanche locale.
Finalement le GFKEL, à la demande de sa section de Koindé-Oui Point, décida d'engager des actions en faveur des prisonniers du Camp-Est . Raymonde Ninduma et la Présidente Suzanne Ounei convoquèrent une réunion au local syndical. Dans ce groupe, il y a pas mal de non kanak intéressées par des actions en faveur des femmes. Nous savons qu'on va nous demander notre appui.
Lundi 4 Juillet 1983
Les femmes sont là. Nous attendons, assis autour de la table. Raymonde Ninduma rappelle les évènements, explique qu'il reste des prisonniers derrière les barreaux et que tout le monde semble les oublier, au point qu'ils n'ont même pas d'argent pour s'acheter des cigarettes. On les utilise dans les diverses propagandes, mais on les oublie pécunièrement. Leurs familles sont sans ressources et sans soutien. Elles, leurs filles et leurs nièces, sont prêtes à entamer des actions pour arriver à les faire sortir. Si les hommes ne sont pas capables de bouger, elles le feront.
Suzanne Ounei prend la parole : "Nous avons étudié les différentes voies qui s'offrent à nous pour des actions pacifiques. Je pense que nous en avons fait le tour et nous en avons choisi une, compte tenu de notre importance et de la mobilisation générale. Nous avons choisi de nous enchaîner!"
Silence général. L'oratrice poursuit :
"Nous allons donc nous enchaîner aux grilles du Haut Commissariat jusqu'à la satisfaction de notre revendication. Il est clair que seul celui qui a tué ne peut être libéré. Mais la libération provisoire est possible pour les quatre autres. Deux sont accusés de port d'armes prohibé et les deux autres de complicité, sans chef d'accusation précis. Il faut tenter d'agir, ce qui est tout à fait possible, étant donné la réunion proche du Forum des Syndicats du Pacifique. Nous allons nous enchaîner en face de la maison du camarade Guiart. D'abord pour des raisons de sécurité et aussi parce que nous ferons chez lui notre cuisine, le café et le thé.
Il y a un handicap à notre action : la démobilisation générale, la volonté du Président Tjibaou d'étouffer toute action allant à l'encontre de son plan social. C'est là où nous vous demandons votre aide. De quelle manière pouvez vous nous soutenir?"
Silence général à nouveau. Sous les casquettes, les cerveaux fument. Kötra Uregei prend la parole :
"Tu sais que je vais aller au Forum des Syndicats. Il y a là un champ de manoeuvre intéressant pour votre action. Si elle débute avant notre départ, je tenterais de lui obtenir un communiqué de soutien. Vous nous prenez de court pour le soutien du Conseil de Gouvernement, mais je pense que René et Jean-Louis Dion pourront passer dans les bureaux pour tenter d'obtenir celui de quelques Conseillers. Naturellement, le matériel et le local seront à votre disposition. Une fois à Port Vila, je téléphonerai deux fois par jour au local. Nous vous aiderons à prendre contact avec les Partis. Il faut se répartir les tâches"
Raymonde Ninduma se leva : "Pour les filles de Koindé-Oui Point , je vous remercie de l'aide que vous nous apportez. Merci!"
Dans le Syndicat et au Comité, l'existence d'un groupe de femmes ne plaisait pas à tout le monde. Les groupes de femmes associées aux différents Partis avaient tendance à les traiter de putes. Il était mal vu que des femmes kanaks dérogent à la tradition en parlant haut et fort. La présence parmi elles d'européennes, la position volontairement féministe du groupe dérangeaient. Elles refusaient d'être les faire-valoir des hommes et de se limiter au rôle débilitant réservé d'habitude aux groupes de femmes. Les ventes de charité, les réunions de propagande anti-alcoolique, les réunions de couture, tout cela ne les motivait pas. Elles ne voulaient pas être reconnues, elles se considéraient les égales des hommes.
Passons sur les critiques et les moqueries habituelles. Chaque femme se reconnaitra dans leur combat. Si aujourd'hui, la part féministe de leur lutte est loin d'avoir abouti, leur groupe de femmmes bénéficie d'une reconnaissance politique. Elles l'ont mérité. Personnellement, j'ai toujours respecté les femmes. Avec mes frères, nous avons été élevés par une maîtresse femme, ma mère, mon père étant souvent en déplacements professionnels. Elle nous fit entrer dans la tête la maxime fameuse, déjà énoncée par ma grand-mère de Lyon : "On ne frappe pas une femme, même avec une fleur". Peut-être que si toutes les mères agissaient ainsi, il n'y aurait plus les mêmes problèmes.
Les femmes avaient prévu de s'enchaîner à l'occasion du long week-end, de façon à permettre aux militants de venir les aider nombreux. Le court laps de temps imparti avant le déclenchement de l'action devait empêcher les partis de s'opposer à l'enchaînement. A nous de faire le battage nécesaire pour mobiliser les militants indépendantistes et les amener nombreux sur le lieu du délit. Les femmes comptaient sur la spontanéité des autres femmes pour créer la dynamique. Des groupes, tracts en main, devaient s'éparpiller dans Nouméa dès l'instant où les femmes se seraient enchaînées. Des camarades du Syndicat et du Comité des Terres resteraient avec elles pour les protéger. Le groupe allait déployer ses banderoles et distribuer des tracts aux passants. Des femmes, munies d'un mégaphone, commenceraient à parler une heure après, espérant que d'ici là les femmes allaient affluer. C'était un pari intéressant pour évaluer le degré de mobilisation de la masse indépendantiste de Nouméa.
Il existait effectivement un problème de mobilisation. La masse était de coeur avec nous, les salariés moins dès qu'il s'agissait de s'adresser à leur portefeuille et l'ensemble ne brillait pas dès lors qu'il s'agissait d'apporter une présence physique. En face, ils étaient des milliers, parce que leur emploi était en jeu s'ils ne participaient pas aux manifestations loyalistes. On retrouvait ainsi des indépendantistes dans les manifestations de droite. Efficace, non!
9 Juillet 1983
10 heures d'un matin un peu nuageux, les femmes sortent de mon jardin. Elles se dirigent vers la grille. Petit attroupement, rien de suspect pour les passants. Les femmes s'enchaînent aux grilles. La chaîne fait le tour du poignet, fermée par un gros cadenans. Chacune dispose de 60 cm entre la grille et le poignet tendu. Elle devront rester le plus longtemps possible comme cela. La rue est à peu près vide. C'est un jour de congé. Les banderoles sont déployées le long des grilles. Dans quelques minutes les camarades USTKE vont venir en soutien. Pour l'instant, ils sont au local, dans la même rue, à 200 mètres plus bas. Avec David de Bako, nous filons sur la place des Cocotiers essayer de rameuter du monde et distribuer des tracts. Le pari se joue sur la journée.
Toute la matinée nous distribuons des tracts, allant en chercher d'autres au local. Nous expliquons l'affaire, aux jeunes, aux vieux, aux vieilles. Il disent ne pas être au courant, que le Front Indépendantiste n'a rien dit. Nous répétons que c'est une action spontanée, décidée par le groupe de femmes de Koindé-Oui Point, en soutien à leurs prisonniers.
C'est l'indifférence. Même les frères ne sont pas branchés! Nous remontons vers le Haut Commissariat. Les camarades du syndicat sont là avec Kötra Uregei, mais ça ne fait pas beaucoup de monde. Il faudra que le courage et l'obstination des femmes forcent l'indifférence générale.
Deux voitures de femmes sont parties au quartier Pierre Lenquête et à Montravel, le fief kanak, pour distribuer des tracts et rameuter la foule avec le mégaphone. Elles reviennent deux heures après. Le résultat semble négatif. Mais la télévision viendra sûrement, ce qui aidera. En attendant on va manger et ruminer notre déception. A part un flic venu du Commissariat voir ce qui se passait, rien d'important n'est arrivé.
Dans l'après-midi survient un car de police. Des inspecteurs demanderont aux femmes d'arrêter leur cirque, se feront traiter copieusement de colonialistes et repartiront. André Gopéa viendra nous voir avec son épouse, européenne. Il restera quelques heures avec nous. Ce sera le seul Conseiller de Gouvernement à le faire. Le Palika contacté a donné un accord de soutien de principe, qu'il doit faire avaliser par son bureau politique. En attendant, Jean-Louis Dion se démène pour obtenir une réunion du Front Indépendantiste. Ça renacle dur et personne ne vient
En fin d'après-midi, Elie Poigoune arrive avec quelques jeunes du Palika. Il restera avec nous jusque tard dans la nuit. Les femmes sont fatiguées. Le jeu des chaînes est trop court pour leur permettre de s'asseoir. On leur apporte des chaises. Elles sont restées toute la journée au soleil. Parmi les enchaînées, une blanche, Anne-Marie Amerose, qui a voulu être solidaire dans l'action. Son mari, professeur de philosophie, pro-indépendantiste, syndiqué USTKE, tourne autour d'elle comme un papillon, inquiet de sa santé.
Le soir commence à tomber. Il fait froid. Nous devons être une trentaine autour des cinq femmes enchaïnées. Une majorité de jeunes du Palika. Heureusment qu'ils sont là. La télévision n'est pas venue. La radio a donné le soir les communiqués de soutien de l'UPM, du Palika et du PSC. Un leader du PSC, Norbert Caffa, un Z'oreille, est venu voir les femmes pour les encourager.
La nuit est là. Avec le groupe, on est allé chercher des planches sur un chantier voisin, pour faire du feu sur le trottoir. Les femmes sont enveloppées dans des couvertures, malgré les chaînes qui ne rendent pas l'opération facile. Les quatre autres femmes enchaînées, en plus de la femme du professeur, sont la Présidente, Raymonde Ninduma et deux jeunes filles de Koindé-Oui Point. La nuit est fraiche. De temps en temps des voitures passent et on entend des insultes envers les femmes. Toute la nuit, on sera obligé de faire du feu pour réchauffer les femmes. Pour ceux qui restent près d'elle, café et discussions politiques. Le professeur avait été chercher ses deux enfants pour qu'ils restent près de leur mère. Lui discutait avec les gens du Palika et un autre camarade du syndicat, Jacques Karé, de HouaIlou.
Nuit longue, douloureuse pour les femmes, surtout pour les deux jeunes filles. Enfin le jour se lève. Café chaud dont on ne sent même pas le goût, tant on en a bu. Matin d'un nouvel espoir. De bonne heure, Kötra va prendre l'avion pour Port Vila. L'important est fait. L'action est entamée. Les femmes ont joué à deux niveaux. L'un au plan intérieur, qui peut ne pas réussir si le Vice-Président et son parti ne soutiennent pas l'action. L'autre extérieur au pays, en espérant une motion de soutien des Syndicats de la région. Tout ce qui faisait parler de la Nouvelle Calédonie était bon pour nous. Kötra est parti avec des photos qu'il va exposer dans le hall où doit se tenir la réunion. Les femmes espèrent, elles tiendront.
Nous repartons aider les femmes à distribuer les tracts. Les jeunes Kanaks passent, indifférents. Ce type d'action est inconnu en Nouvelle Calédonie. La mobilisation spontanée n'est pas pour aujourd'hui. Jean-Louis Dion continue à se démener. L'UC s'est déclarée opposée. Pas de soutien à attendre de ce côté là. A vrai dire, on n'en n'est pas trop étonné.
La fatigue se lit sur le visage des femmes. En fin de matinée, la télévision a fini par se pointer. Des gens viennent isolément nous encourager. Un européen nous apporte des sandwiches. C'est peu et c'est tant à la fois . . . Les voitures de Caldoches continuent à passer en vomissant des insultes. Dans cette deuxième journée qui s'étire, la ville reste vide. A midi, le Journal Télévisé a parlé de cette manifestation. On y a vu Suzanne Ounei interviewée.
Elie Poigoune vient nous retrouver au cours de l'après-midi, rejoint par André Gopéa, Norbert Caffa, Yann Celene Uregei, Jacques Violette (Conseiller PSC) et quelques uns de leurs militants. Kötra Uregei a téléphoné. L'exposition de photos a intéressé, il y a bon espoir d'obtenir une motion. Nouveau coup de téléphone de Kötra. Radio Vanuatu a parlé de l'enchaînement à 19 heures. Une manifestation a eu lieu devant l'Ambassade de France le mercredi. Kötra a vraiment bougé. Beau résultat.
La journée s'écoule, le temps se couvre. La poisse, il va pleuvoir! Demain le travail reprend, il va y avoir du monde dans les rues. Le Haut Commisssaire ne peut laisser la situation telle qu'elle. Les fachos vont sûrement bouger. A leurs yeux, on abîme leur belle ville de Nouméa. Alger la . . . Pardon! Je me suis trompé, Nouméa la blanche.
Le soir tombe à son tour. Les femmes tiennent malgré le poids de la fatigue. De nouveau il fait froid. La corvée de bois reprend. Mais , en début de soirée, la pluie tombe. Les couvertures sont mouillées. La pluie s'arrête vers onze heures. Elle reprendra par intermittence. On fait ronfler les feux. Il faut changer les couvertures dégoulinantes. L'obstination des femmes nous étonne. Elles iront jusqu'au bout. D'ailleurs, elles nous l'avaient dit. A trois heures du matin, il ne reste plus que Norbert Caffa, Jacques Violette, armé d'un croc de boucher que je lui ai donné. Une voiture de fachos commençait à tourner.
5 heures du matin. Crissement de freins. Trois camions de Gendarmes Mobiles s'arrêtent. Armés, casqués, les hommes descendent et se mettent en ligne face à nous. Il y a aussi les policiers de cape et d'épée de Nouméa. Nous devons être une quinzaine. Pas question de s'opposer. Contre une action pacifique, le Haut Commissaire socialiste utilise la force des matraques. Notre groupe est repoussé sur mon trottoir. L'officier s'adresse aux femmes : "Où sont les clés?" - "Il n'y en a pas on les a jeté dans l'égout." L'officier fait venir une pince coupante. Les chaînes tombent.C'est fini. Jusqu'au matin, les Mobiles assureront la garde, tous les dix mètres, le long de la grille du Haut Commissariat.
On se sépare. Les femmes épuisées partent dormir. Tout n'a pas été vain. Le GFKEL s'est fait connaître. L'opération "des chaînes pour la liberté" est terminée. La lutte continue.
Nous aurions du savoir que le groupe de femmes était obstiné. Elles nous avaient déjà prouvé leur volonté. Mais qu'elles remettent ça aussi rapidement, dans un projet aussi téméraire, elles ne manquaient pas d'air. Ça n'allait pas être triste! Puisqu'elles ne voulaient pas s'arrêter avant d'avoir obtenu une libération, elles avaient imaginé d'autres idées. Rendez-vous fut pris pour le Lundi suivant.
Nous sommes là au jour dit. Les femmes assises nous font face. Les visages sont graves. La Présidente prend la parole. Elle a l'air troublée :
"Camarades, j'ai tenu à ce que nous soyons en petit comité parce que l'action que nous allons organiser est un peu spéciale. Toute fuite nous serait fatale. Nous comptons absolument sur votre discrétion. Tout ce qui sera dit ici doit rester entre nous. Des hommes politiques, seul André Gopéa est au courant. En cas d'échec ou d'emprisonnement, nous espérons votre soutien."
Kötra Uregei la rassura d'un geste : "Tu sais pouvoir compter sur notre discrétion. Tu nous as mis l'eau à la bouche. Alors, vas y! Explique." - "Voilà, il s'agit en quelque sorte de faire une opération de commando à RFO, pour y déposer un cahier de revendications." Nous : "Jamais ils ne vont accepter. Tu les connais"
" Disons que nous allons les y forcer. Nous ne pouvons vous en expliquer plus. Les détails ne sont pas encore au point. Mais ça sera pour ce soir." Kötra exprima notre souci commun : "J'espère que vous ne prenez pas trop de risques. Naturellement nous vous soutiendrons à fond"
Suzanne reprit, approuvé avec vivacité par Raymonde :
"Nous espérons que le Gouvernement ne se rendra pas ridicule au point de faire emprisonner des femmes engagées dans des actions pacifiques. Si cela était, nous aurions le soutien de tous les mouvements féministes. Ça sera notre seul rempart. Souhaitez nous bonne chance!"
L'épouse du professeur de philosophie s'est engagée à fond. Pour lui, c'est l'angoisse. Elle a même été jusqu'à écrire son testament, dans un délire légèrement parano. Elle laisse tout à son mari. Si peu. Au peuple kanak, elle sacrifie sa vie. Sympathiquement trop!
Le lendemain, la journée s'écoule dans la routine. Nous allons être spectateurs sans risques du lever de rideau. Le soir arrive et l'heure fatidique du bulletin d'information, 19 heures 30. Le professeur a l'angoisse qui lui sort par les oreilles. Au moindre bruit, il saute en l'air, imaginant sa femme percée de mille baïonnettes. Pour ne pas me laisser gagner par cette atmosphère, je vais chez moi regarder la télévision.
11 Juillet 1983 , 19 heures
Je suis bien installé devant mon écran. Le journal commence. Le présentateur, Jacques Lolo lit son texte comme à l'habitude. Pour l'instant rien. Jacques Lolo continue. Soudain, je sursaute, on entend du bruit. Une silhouette se dessine à côté de Lolo. Une main se lève. Au bout de la main, pleine de doigts : des feuillets. La voix de Suzanne se lève, forte, pressée d'achever : "Cahier de revendications pour la libération des prisonniers de Koindé-Oui Point! "C'est tout, elle balance brutalement les feuillets sur la table de Jacques Lolo et disparait du champ de la camera.
Gros plan sur Jacques Lolo, complètement surpris. Il bafouille : "Mesdames, messieurs, je . . . euh! . . . euh! . . . prisonniers . . . Je . . . " Il prend les feuillets, regarde le texte et se reprend : "Euh! . . . Je crois, mesdames, messieurs, qu'il s'agit d'une méthode originale, vraiment peu usuelle, de présenter un cahier de revendications. D'après ce que je peux lire, il s'agit de protester et demander la libération des prisonniers de l'affaire de Koiné-Oui Point. Nous ne manquerons pas de reprendre ce dossier. En attendant, nous vous demandons de nous excuser de cette interruption indépendante de notre volonté."
Voilà, c'était terminé. A peine quatre secondes. Opération commando, chapeau les femmes! J'éteins mon poste. Je ferme la maison et repars au local. Là, le professeur de philosophie n'a pas fini de se consumer d'angoisse. Je lui tape sur l'épaule et lui annonce que c'est fini. C'est encore pire. Je le rassure et lui conseille de patienter. Les femmes doivent nous contacter au Syndicat. Qu'il prenne patience.
Kötra arrive et demande des nouvelles. Je décris le déroulement de l'action : "Pour l'instant pas de problèmes, on n'a plus qu'à attendre."
On attendit . . . en vain. Pour finir, chacun repartit chez soi.
Le lendemain, les premières nouvelles vinrent de la femme d'André Gopéa. Elle était restée en planque à proximité pendant l'opération des femmes : "J'étais resté là en cas de coup dur. J'ai vu les filles sortir de RFO en voiture. Apparemment tout semblait s'être bien passé. J'ai attendu. Peut-être à peine cinq minutes s'étaient écoulées depuis le départ des filles, deux voitures de blancs sont arrivées. Je les ai entendu parler de casser du Kanak . . . C'était trop tard. Je suis parti."
On savait que Suzanne Ounei était rentrée chez elle à Pierre Lenquête. Les jeunes l'avaient interpellé en rigolant : tout le monde l'avait reconnue à la télévision. Mais pour l'instant, pas de problèmes. Le Haut Commissaire ne semblait pas vouloir se donner le ridicule de faire arrêter des femmes. En fin d'après midi, ces dernières vinrent nous retrouver. Elles étaient à la fois excitées et fières de la réussite de leur action. Un peu calmées, elles nous l'expliquèrent :
"Nous avions décidé de déposer un cahier de revendications à RFO . Il était évident qu'il ne passerait pas. Tout s'opposerait à notre action en faveur des prisonniers. Nous devions passer outre et c'est comme cela que nous avons pensé à organiser une action de commando. A partir de là, la première difficulté à résoudre était de pénétrer à l'intérieur au moment du Journal Télévisé."
J'intervins, étonné : "Comment avez vous fait? Il y a une porte en verre à l'épreuve des balles, actionnée électriquement et surveillée par un gardien."
"C'était en effet là notre problème. Nous bénéficiions d'un avantage psychologique. Personne ne se méfierait de pauvres femmes. Nous devions jouer là dessus, avec l'effet de surprise. Nous connaissions une fille à RFO qui y travaillait tard le soir. Il nous a été facile d'utiliser son nom. On est arrivé à 19 heures 3o, à cinq. On a sonné à la porte en faisant les folles, avec l'air de bien nous amuser. Le gardien est apparu, nous demandant ce que nous voulions. Voir une telle, avons nous répondu, en y ajoutant des plaisanteries équivoques. Il s'est mis à rire et nous a ouvert la porte, avant de nous servir de guide, lui devant, nous derrière. A un moment, le couloir se sépare en deux. Nous avions étudié la disposition des lieux. Un couloir part vers les studios d'enregistrement, l'autre mène aux bureaux. Nous, on a pris l'autre et le gardien a continué tout seul sans se rendre compte de rien.
Alors là, ça a été rapide. Suzanne a ouvert la porte, a balancé le cahier de revendications devant Jacques Lolo. Aussitôt, on est reparti en courant. A l'autre bout de l'autre couloir , le gardien s'est retourné et nous a vu. Il s'est mis a courir dans notre direction en criant : "Qu'est-ce que vous avez fait?" Arrivées à la porte, on a appuyé sur le bouton qui en déclenchait l'ouverture. On a foncé. T'as vu la fille de Saint Louis. Elle est bien bâtie. Elle a envoyé une baffe au gardien qui s'est écroulé par terre. On a sauté dans les voitures. . . Adieu RFO! On s'était donné rendez-vous chez une copine. Personne n'a dormi à la maison. On se méfiait de la réaction des flics. C'est pour ça qu'on n'est pas venu vous voir au local et que l'on n'a pas téléphoné. . . Ça s'est bien passé."
Tout autour, nous applaudissons. Il y avait de quoi.
Les femmes de Koindé-Oui Point ont appris que les prisonniers avaient eu l'occasion de voir l'action à la télévision. Ils ont envoyé un message pour le GFKEL : "Courage!"
Le groupe soulève l'enthousiasme de jeunes qui demandent aux femmes de les encadrer. D'autres sont à fond contre. Le plus étonnant est la réaction des diverses associations de femmes. Elles condamnent sans appel ce GFKEL qui les dérange dans leurs habitudes. La politique, ce sont les hommes qui la font. Les actions aussi. Or on se trouve soudain en face de femmes qui agissent plus et font mieux que des hommes. Ça dérange évidemment. Mais cela n'empêche pas les femmes de continuer. Et cela dès le lendemain.
12 Juillet 1983
Le groupe de femmes débarque Place des Cocotiers, au centre ville, avec banderoles et mégaphones, pour tenter d'improviser un meeting en application du principe de spontanéité. Le résultat est décevant, confirmant le constat déjà fait au moment de l'enchaînement. Une quarantaine d'auditeurs s'arrêtent pour écouter les femmes. Très peu.
Elle ont distribué là des tracts expliquant les actions précédentes. Cela tourne au matraquage. Il en sortira peut-être quelque chose, à force.
La semaine passa, mobilisée autour du groupe. Le Journal syndical sortit, avec un titre à la une : "Des chaînes pour la liberté!"
Pendant cette semaine, le GFKEL vendit des mandarines pour trouver l'argent des cigarettes et autres besoins des prisonniers. En même temps se déroulait un débat interne visant à recentrer les actions à un niveau plus féminin, une fois les résultats obtenus.
C'est alors que les femmes de Koindé-Oui Point vinrent nous rapporter les paroles d'un Conseiller Territorial de l'UC, François Burck, à une réunion à la tribu de Oui point . Il avait commencé par dénoncer les actions des femmes. Au plus fort de son discours, il avait comparé les femmes à des singes accrochés aux grilles du Haut Commissariat. Silence général. Puis ça parle. L'indignation est portée à son comble. Gentiment, je leur dis : "C'est normal d'être aussi bête, de la part d'un ancien curé. Il a dû laisser sa charité avec sa soutane." - "Quel individu! On ne voit jamais sa tête dans les actions où il y a un peu de risques. Toujours planqué. Il sort juste pour faire des discours. Encore un Blanc qui prend les Kanak pour des imbéciles!" Les femmes ne sentent plus leur colère : "Cet ahuri insulte les femmes kanak." Quelqu'un du Syndicat intervient : "N'oubliez pas qu'il est marié à une Kanak" - "Peut-être, mais sa femme ne lui sert qu'à mieux se camoufler." Kötra leva la main : "Laissez tomber. C'est pas la peine de gonfler cette histoire. Ce qui est fait est fait. Ce n'est pas à son honneur." La passion retomba. Le vent souffla sur les cendres chaudes.
Je partis discuter avec les femmes dans un café vietnamien. Le Comité souhaitait l'aide du groupe de femmes pour la Kermesse qu'il organisait à la Mairie de Koné le 30 Juillet 1983. La participation à cette kermesse les intéressait dans la mesure où elles voulaient en organiser une à Nouméa. Elles voulaient faire une expérience. Elles allaient être servies.
J'étais revenu à Bako pour l'organisation de la Kermesse. A ma grande honte, nous avions décidé, à la majorité des délégués, de vendre de l'alcool. Eh oui, nous les pourfendeurs du noir chevalier alcool, nous allions en vendre. . .
Depuis quelques mois, les tribus réunissaient de l'argent pour acheter du matériel tel que walkie-talkie, jumelles, cibis, etc. La kermesse devait nous apporter de l'argent frais. Le vieux Fessard s'était chargé de l'arrangement avec le commerçant d'à côté. Tout devait être prêt et à part quelques difficultés avec les autorités, qui renaclaient à donner l'autorisation nécessaire, les choses marchaient comme sur des roulettes.
Les femmes arrivèrent la veille. Elles allaient tenir le bar avec nous. Elles avaient la frite. OK, tout le monde en place, le spectacle va commencer.
Entre nous, ce fut horrible pour les femmes, surtout les européennes. Toute la nuit et jusqu'au matin, il y eut des bagarres. Quelques Kanak de Poinda, appartenant au RPCR, les Caunyën de Baco de l'UC, venus les uns et les autres chercher querelle. Les jeunes Caunyën, une fois pleins, s'attaquèrent au vieux Fessard. Les jeunes du RPCR furent jetés dehors sans difficultés et les Caunyën roulés par terre et tabassés par les gars de Netchaot. Le vieux avait reçu des coups. Une affaire à provoquer des vendettas dans d'autres pays. Pas ici, heureusement, où la vie est considérée comme le bien le plus précieux, sa vie et celle de l'autre.
Les gens marchant pied-nus se coupèrent sur les tessons de bouteilles cassés et, au matin, il fallut essuyer le sang à la serpillière. Sans parler de la patrouille de Gendarmes Mobiles que les femmes avaient lapidé à coups de cailloux. Une nuit passée à calmer les uns, à empêcher les autres de trop boire. Une nuit débile. Dégoûtées, les femmes abandonnèrent du coup l'idée de recommencer. Pas de kermesse pour elles. Le groupe préféra continuer à vendre des mandarines.
Une fois tout fini, le vieux Fessard alla voir le commerçant. On avait récolté 158. 000 Frs CFP en liquide, ce qui ne constituait pas une fortune. Le commerçant fit payer au vieux le prix de ses marchandises au tarif du détail, soit 120. 000 Frs, facture à l'appui. On avait travaillé toute une nuit pour un commerçant. Le vieux s'était fait avoir, et nous avec. Ça nous apprendrait à vendre de l'alcool.
De toute façon, comme me l'avait dit le vieux Michel, ça ferait un jour boomerang : "Tu sais René, si tu me fais du bien, ce n'est peut-être pas moi qui te le rendrais. Je serais mort. Un jour, un autre te feras du bien à toi. Ce sera le retour du bien que tu m'auras fait. Pas forcément en Calédonie, peut-être ailleurs." Pas mal comme système. Reste à espérer que mal ou bien, l'effet boomerang marche quand même.
Retour à Oundjo. Une bonne semaine de repos à manger du poisson. Il y a le choix : picot, dawa , mulet, perroquet, queue bleue, langouste, crabe, il suffit d'aller les chercher. La vie tribale s'écoule tranquillement jour après jour, sans heurts ni tracas. Te casse pas trop la tête, le peu d'argent obtenu de la pêche suffit à soulager ta peine.
Je m'approchais d'un groupe de jeunes qui rigolaient, allongés sur l'herbe, sous un manguier :
"Alors, les grosse loches, pas trop fatigués de ne rien faire?" Les jeunes se tournent vers moi : "Tiens voilà le blanc! Les colons de Koné ne t'ont pas encore tué. Les grandes gueules de Koné ne savent pas y faire. Viens ici, on va te montrer quelque chose."
Je me joins à eux sur l'herbe. C'est ça la vie tribale, juste se laisser vivre, ne pas courir après la vie. Parfois les jeunes s'enivraient. Partout c'est pareil.
Un jeune se lève, se tourne vers moi et me demande : "Eh ! René ! Tu veux voir un éléphant? Dis bien! Tu veux voir un éléphant?"
Moi, voir un éléphant, drôle d'idée. Je réponds à tout hasard : "Vas y, raconte!" Le garçon plonge ses deux mains dans les poches de son pantalon. Il rie. Les autres ont le visage fendu d'un sourire. Il sort ses poches inversées : "Tu vois, ça, c'est les deux oreilles. Maintenant, je vais te montrer la trompe." Tous les gars s'écroulent de rire en s'esclaffant : "Ah la trompe! La trompe!" Après une hésitation, le temps de comprendre, je m'écroule aussi. Un peu calmé, quelques longues minutes plus tard : "Où avez vous trouvé cette fine plaisanterie, les garçons, dans les poubelles?" Après cela, on parle pêche, chasse, filles. La journée s'écoule, calme et tranquille. Une journée en tribu. Demain , il fera jour.
Oundjo va avoir un problème avec un autre voisin, Martin. La propriété contigüe à la Réserve est habitée par deux vieux et leur soeur. Tous trois célibataires, bientôt atteints par la limite d'âge qui les conduira devant St Pierre, gardien du Paradis des colons. Le Conseil des Anciens d'Oundjo les a contactés au sujet des revendications de la tribu. Un accord verbal a été conclu, portant sur le principe : les trois vieux resteront dans leur maison jusqu'à leur mort, continuant à faire du bétail à leur convenance Mais le domaine sera vendu pour être rétrocédé à la tribu, le bétail revenant à leurs héritiers. Il ne semblait pas y avoir de problème réel avec ces vieux blancs vivant comme nous. Chez eux, ni électricité, ni eau courante. Ils vont puiser l'eau à la rivière . Pas de voiture. Juste un vélo pour faire les courses. Ce ne sont pas des durs, mais des gens normaux, gentils même, du moins jusqu'à ce qu'apparaisse leur beau-frère, Mr Sylvain Brésil, de Bourail Il survint comme un chien dans un jeu de quilles . Le genre grande gueule, prêt à tirer sur les Kanak. Il avait vendu le magasin lui appartenant, à Ponérihouen, sur la côte ouest.
Des accords, pas question. Ces e. . . de Kanak n'avaient qu'à bien se tenir. Tout était remis en question. Les vieux Martin, subjugués, ne disaient plus rien. Le terrain étant en indivision, le beau-frère avait de ce fait droit à la parole. Dommage! On allait encore avoir à faire à un furieux de la gachette Il fallait passer aux lettres sans délai, jusqu'à l'occupation symbolique. Mais ce type ne faisait pas le poids. Il allait nous faire perdre notre temps.
Sur ce , je repartis à Nouméa où je m'occupais de la vente du Journal avec Jean-Louis Dion. On ne pouvait pas dire que les camarades achetaient volontiers leur journal et l'on arrivait difficilement à payer les frais. J'en emportais des exemplaires pour les vendre en tribu, où cela pouvait intéresser à cause du débat sur le contenu du socialisme kanak introduit dans les colonnes du journal. Ce n'était pas la grande ruée. Politiques et syndiqués préféraient rester à la maison avec les copains à s'investir dans le travail syndical. Décevant.
Pourtant, c'était l'affluence au Syndicat. Les salariés venaient de plus en plus nombreux s'y inscrire, sans tenir compte de l'option indépendantiste, au point de se retrouver une fois avec un type qui, dans le même souffle, critiquait le patronat et disait qu'il gardait son fusil à portée de la main au cas où les Kanak viendraient l'importuner. Heureusement, ils n'étaient pas tous comme ça.
J'allais finir par attraper une dépression à cause de ce mic mac. Les femmes, elles encore, allaient me faire échapper à la routine syndicale. Soyez-en remerciées, vous dont tout le monde se moque!
Le GFKEL avait terminé ses différentes quêtes et ventes. Le peu d'argent obtenu avait été remis aux prisonniers. A nouveau disponibles, elles voulaient relancer une action, et demandaient à nouveau notre soutien. Nous ne refuserions pas. Si certaines femmes noires disaient se sentir dévaluées par les actions des adhérentes du Groupe, c'était leur problème. Ces dernières continueraient leur bonhomme de chemin.
Il s'agissait cette fois d'une action de longue haleine, qui devait s'écouler sur une semaine, du 11 au 25 Août 1983. Et aussi d'une innovation en Nouvelle Calédonie, d'une action pacifique jamais encore pratiquée. Pendant une semaine, de midi à quatorze heures, devant l'entrée du Haut Commissariat, munies d'un mégaphone, elles abreuvèrent l'alentour de propagande en faveur des prisonniers politiques. Les banderoles du GFKEL accrochées aux grilles du Haut Commissaire, elles distribuaient des tracts aux automobilistes. Les mouvements de rejet furent rares. En général les conducteurs des voitures prirent les tracts sans rechigner. On peut dire que la ronéo du Syndicat marcha à fond pour les femmes. On peut regretter que , même au Syndicat, nous étions si peu à les soutenir. Elles avaient du travail à remonter la pente. Moi même , en essayant d'introduire le débat à leur sujet au sein du Comité, je m'étais heurté à une affirmation se voulant application de la coutume. On m'avait expliqué gentiment que la libération féminine à l'occidentale n'était pas adaptée à la tradition locale. Lâchement, je préférai maintenir la cohérence du Comité et l'on n'en parla plus.
On ne peut pas dire. Elles avaient de la constance, surtout Raymonde Ninduma, un sacré personnage. Avec une européenne du groupe, Danièle Prébin, dont la conscience féministe à fleur de peau rendait le contact difficile. Elle s'était querellée avec Machoro, très machiste, dont le tort avait été de les appeler : "Mes p'tites dames!" . Elle avait saisi ses cliques et ses claques et avait pris la porte.
Les actions des femmes avaient fini par obtenir un résultat : deux des prisonniers obtinrent d'être mis en liberté provisoire. Tout ce travail n'avait pas été inutile. Le groupe des femmes allait pouvoir recentrer son action vers des buts plus féminin, tout en tirant avantage de son action passée, réalisée à une époque où le Front Indépendantiste cherchait à bloquer toutes les initiatives sur le terrain. Seul mouvement à bouger, avec l'USTKE et le Comité des Terres, il avait pu tirer avantage de cette situation et ainsi se faire connaître. Par la suite, soutenu par l'USTKE et l'UPM, le GFKEL aura un représentant au Bureau Politique du FLNKS, complétant ainsi un beau parcours d'obstacles.
15 Janvier 1984
A Bako, c'est le branle-bas de combat. Les deux vieux Wërü sont là, avec Léon. Leur fils, Henri Kèla, a été arrêté en même temps que deux autres garçons de Netchaot, pour abattage de bétail chez le colon Hervouët. Les vieux sont aux cent coups. Là haut, à la tribu, on crie à l'arrestation arbitraire.
"Voyons un peu. Du calme! Racontez l'histoire : on verra ce que l'on peut faire. Si c'est une action politique dans le cadre de la revendication des terres, on le défendra. Si c'est une histoire de droit commun, le Comité n'est plus concerné. Allez, racontez toujours. . . "
Léon parla, vigoureusement approuvé par la mère de Kèla :
"Tu te souviendras qu'il y a deux semaines, une voiture de Netchaot a percuté une tête de bétail, sur la route transversale, à l'intérieur de la propriété Hervouët. Le propriétaire a dit que le bétail en divagation n'était pas à lui. Le garçon de Netchaot en a été de sa poche pour la réparation de sa voiture.
A la suite de cette affaire, toutes les tribus : Poinda, Noelly, Néami, Netchaot, avaient signé une lettre pour prévenir Hervouët que s'il ne faisait pas ses barrières, toute tête de bétail trouvée sur la route serait abattue. Déjà, nous, à Netchaot, on avait fait parvenir une lettre semblable, en 1977 , sans résultats. Dans la lettre récente, il lui était accordé un délai de quinze jours, sinon on passait à l'acte. Le délai est terminé. Hervouët n'a rien fait. La Gendarmerie est prévenue : on passe aux actes. Et voilà que cet imbécile d'Eric Devillers a surpris Kèla avec mon neveu et le petit frère de Keke. C'est pas chez lui. De quoi se mêle-t-il? Rien que pour nous ennuyer, il a été réveiller le vieux Hervouët et l'a emmené à la Gendarmerie pour porter plainte . C'est ce dernier qui nous l'a dit.
On ne comprend pas la raison de l'arrestation. Hervouët et la Gendarmerie étaient prévenus. On n'a pas agi en douce. Nous, on ne se dégonfle pas. On dit. On fait. En tout cas, on est décidé à agir. Il faut mobiliser le Comité. Il ne faut pas laisser Eric se moquer de nous. Il n'a jamais raté une provocation, celui là. Il faut sortir Kèla de prison, d'autant que nous sommmes dans notre droit."
Première chose, s'assurer des services d'un avocat. On prendra Louzier, plutôt que Tehio, occupé au Conseil de Gouvernement. Il faudra prévoir une quête pour le payer. Comme on ne peut atteindre Eric Devillers, son frère paiera les pots cassés. Nous avons appris que le terrain a été racheté avec la maison. Dès à présent, il n'est plus chez lui. Personne ne sait pourquoi l'Office Foncier le laisse en place. Nous avons comme une impression qu'on nous prend pour des imbéciles. Et en plus l'excité d'Eric en remet. Ça sent le soufre.
Dans ces conditions, on va régler les deux affaires d'un seul coup. Les pouvoirs publics préfèreront voir partir Jean-Claude Devillers plutôt que d'avoir une crise sur les bras. Au lieu de rester tranquilles, les Devillers veulent jouer aux cow-boys. Alors, qu'ils aillent faire ailleurs leur cinéma!
Au cours de la semaine, toutes les tribus envoyèrent des lettres à Jean-Claude Devillers, lui donnant quinze jours pour déguerpir . Eric Devillers continua son comportement provocateur. Le délai fut alors ramené au Jeudi 26 Janvier : "Tu prends tes cliques et tes claques et tu dégages!"
Le ton des lettres était dur et ferme. On allait voir comment ils allaient avaler ça, dès lors qu'on employait vis à vis d'eux le language qu'ils affectionnaient vis à vis des Kanak. Ça n'a pas raté. Qui a crié au viol : c'est le petit-frère de Jean-Claude Devillers! Mais, cette fois, il ne trouva personne pour le croire.
Dans l'optique du Comité des Terres , l'expulsion de Jean-Claude Devillers devait servir à montrer la détermination des tribus à voir libérer Kèla et les deux autres. Devillers ne serait qu'une étape vers une accélération des occupations. Nous pensions que Jean-Claude cèderait à la date fixée et irait loger dans la maison de son père près de Bako. Il n'y avait là qu'une tentative de mise en condition du système judiciaire, jusqu'ici exerçant une action par privilège contre nous. L'apparence parlait expulsion brutale, la réalité était un déplacement de quelques kilomètres. Jean-Claude avait largement le temps de prendre ses dispositions.
La droite était, hélas, à l'affut et elle créa de toutes pièces une situation qu'il nous fallut bien assumer. L'hypothèse en avait été envisagée et nous ne fûmes pas pris au dépourvu. On se retrouva devant une mobilisation de la Caldochie en fureur, le Journal-tambour nous tirant dessus à boulets rouges.
Pourquoi Jean-Claude Devillers attendit le dernier jour, le dernier instant, nous l'ignorions? Pourquoi il mit sur pied toute une mise en scène, en s'exhibant complaisamment devant les photographes? Dieu seul le sait et . peut-être. . . la droite locale. Voilà l'histoire.
Le Jeudi 26 Janvier est le dernier jour de l'ultimatum. Rendez- vous est donné sur la route en bas de la maison Devillers. 1O heures du matin. Nous arrivons un peu en retard de Bako, ce qui nous expose à quelques remarques acerbes. Beaucoup de gens sont là, de Netchaot, de Poinda, de Neami, de Noelly. Tous sont sur la route, essayant de trouver un abri contre le soleil. Des petits groupes se sont formés et ça discute ferme. Chez Devillers, pas la moindre activité. De notre côté, le reste du peuple arrivera le soir. Le vieux Fessard et moi repartons casser la croûte à Bako. Rien ne presse.
Retour vers deux heures. Les Gendarmes de Koné sont là, à discuter, avec un groupe légèrement excité. Ils viennent vers nous. Léon est leur premier interlocuteur : "Bonjour Messieurs. Vous pouvez nous dire ce que vous comptez faire si Jean-Claude Devillers refuse de quitter son domicile actuel? Rien de spécial. Nous maintenons notre délai jusqu'à minuit S'il ne part pas nous prendrons nos dispositions." - "Peut-être! Mais ça veut dire quoi, prendre vos dispositions. Les gens là bas nous ont dit que vous alliez mettre le feu à la maison." - "Certainement pas. Cette maison a été rachetée par l'Office Foncier. Elle est destinée à la tribu de Poinda, qui nous en voudrait si on commettait cette erreur. Nous nous battons dans leur intérêt et pas à leur encontre. Cela mis à part, vous pouvez être assurés que Devillers partira. A minuit, on montera là haut et on prendra possession des lieux. Tout cela ne serait pas arrivé si Eric et l'Office ne nous avaient pris pour des imbéciles." - "Vous êtes sûrs qu'il n'y a aucun moyen d'arranger les choses. De toute façon , Mr Devillers doit partir à la fin du mois. Qu'est-ce que quelques jours de plus?" - "Il n'en n'est pas question. Les Devillers auraient dû nous laisser tranquilles au lieu de venir nous chercher. Trois de nos frères sont en prison par sa faute. Alors qu'il y a trois semaines on avait prévenu et Hervouët et vous. Au fait , où sont ces lettres?" - "Nous, on n'en n'a pas trace à la Brigade. Mr Hervouët dit ne rien avoir reçu. Vous nous avez bien montré la lettre de 1977, mais pas la dernière." - "C'est toujours comme ça. Les papiers en faveur des Kanak, vous ne les retrouvez jamais. Vous ne trouvez pas cela bizarre?"
Conversation de sourds. Les Gendarmes brisent là et s'en retournent dans leurs pénates. Le soleil s'écrase à l'horizon dans un flamboiement dément. Le soir tombe tout bêtement.
Notre rassemblement est calme, à part deux ou trois qui ont bu à Koné. Les femmes ont amené les casseroles des tribus et font la cuisine : taros, ignames, manioc, feuilles comestibles; surtout café, du vrai, pas de l'ersatz. Réapparition des Gendarmes. Les jeunes un peu excités leur tiennent des discours fleuves sur l'injustice de la Justice. Ils constatent que plus ça va, plus la foule s'accroit et disparaisse dans la confusion de la nuit. Plus les heures passent et plus les jeunes crient dans l'obscurité. L'effet psychologique, voulu, doit maintenir Jean-Claude sous tension. La marmite va bouillir et ça va éclater. Si l'on en croit l'ananlyse du personnage rédigée par le Comité, c'est un individu plutôt pacifique. Normalement, il doit céder. Pour celà, il faut le conditionner, mais pas plus qu'il n'en faut.
Ce que nous igniorions, c'est qu'il avait prévu de nous renvoyer la balle après. Il en fera plus que nous.
Il commence à faire froid. Va-t-il se décider, cet imbécile? On ne va pas y passer la nuit. Il va bien falloir prendre une décision. Autrement les copains vont nous traiter de dégonflés. Bon! On attend encore un peu. Après, on ira. Il ne faut pas pousser grand-mère dans les orties. A minuit, on passera à l'action. Du calme, les amis!
A 21 heures, des phares trouent la nuit. Une colonne de véhicules s'amènent : 4 x 4 et camions. Quel est ce cinéma? Les colons de Koné arrivent en renfort. Ils sont montés droit chez Jean-Claude. On verra bien. Nous restons sur nos positions. Et ça gueule là haut. Ils égorgent des cochons ou quoi? Soudain la voix de la femme de Jean-Claude s'élève dans la nuit : "Il faut tout emporter et ne rien leur laisser!"
Ouf! Ils s'en vont. Quel soulagement! On ne savait réellement pas quoi faire. Espérons qu'il a compris que tout cela, c'est du fait de son frère cadet. S'il continue, celui là, à nous rendre la vie impossible, on sera obligé de s'en prendre indéfiniment aux Devillers. Ils ont encore des terres à Pouembout et à Bako. Entre nous, si à chaque fois on leur verse 35 millions de francs CFP, il n'y a pas de quoi en faire un drame. A ce tarif, ils peuvent se permettre d'avaler quelques couleuvres après avoir tant roulé tant de gens dans la farine.
22 heures 3O, les phares trouent à nouveau la nuit. Le convoi descend avec veaux, vaches, cochons, etc. Impressionnant, ce départ dans la nuit. Nous les regardons passer devant nous, fantômes d'une autre époque. Evidemment, dans la dernière 4 x 4, Eric Devillers se fend d'une dernière insulte : "Sale..encu...de Kanak!" Dernier geste dérisoire. La haine jusqu'à la fin. Nous répondons par le silence. Et c'est fini. Les jeunes s'avancent pour se diriger vers la maison. Léon et Fessard les arrêtent : "Attendez, on a dit minuit. On attendra jusque là et seulement à ce moment on pénétrera dans la maison. Pour le moment, chacun reste à sa place." Moi je ne comprends pas bien la raison de cette attitude. Mais cela parait être la réaction générale Si je ne sais pas, eux savent, et cela suffit. On attend donc dans la nuit, autour des feux. Comme a dit Abel Goromwêdo de Tiaoué : "C'est la fin d'une époque ."
Minuit. Nous montons à la maison, que nous visitons religieusement. Les femmes rient, heureuses. Le pays est de retour au peuple kanak, à celui qui habite dans les cinq villages où il a été cantonné de force, tout autour de Poinda. Le drapeau français flotte au mât, abandonné. Ils l'ont laissé là, puisqu'il ne leur servait plus à rien. Le symbole est trop net pour insister là dessus.
Nous sommes restés ensemble jusqu'au matin. Puisque nous étions tous réunis, autant préparer les manifestations prévues pour le Samedi à la mairie de Koné, pour la libération des trois emprisonnés de Netchaot. De celà aussi , nous avions prévenu la Gendarmerie.
Nous descendons l'après-midi à Oundjo, où le village est tranquille . On prend le Journal. Un gros titre : "Devillers a dû fuir". Obligé de sa réfugier dans un abattoir ouvert à tous les vents. Photos de Devillers avec ses gosses dans l'abattoir près de sa nouvelle maison presque terminée à Pouembout. Un article larmoyant sur Devillers jeté à la rue sans un toit pour protéger ses enfants, alors qu'il avait un toit neuf à quelques mètres. Nous nous sommes faits doubler par les fachos. Ils ont sorti la grosse caisse.
Ici , à Koné, où tout le monde est au courant des 35 millions reçus, personne ne bouge. On sait que Jean-Claude a refusé d'aller s'installer chez son père parce que son frère y habite. On sait aussi que la Mairie RPCR de Pouembout lui a proposé une maison pour le dépanner. Qui tire les marrons du feu, sinon les politiques RPCR de Nouméa? Le Journal-tambour hurle à la mort. On veut notre peau. Mais nous nous en moquons. Si on nous cherche, on nous trouvera. La manifestation de Samedi est maintenue.
Le soir, on apprend que le Maire de Nouméa et le Front Calédonien, composé de métropolitains et de Caldoches membres par ailleurs du RPCR, appellent à une manifestation à Koné. Au départ, seule une réunion était prévue chez un colon, Joseph Devaud, mais, celui ci s'étant désisté, les fachos prévoient leur manifestation au même endroit que nous et à la même heure. L'épreuve de force? De la manière dont ils présentent les choses et étant donné le cirque fait par Devillers, ça risque d'attirer du monde. Nous tenons le pari et maintenons la manifestation, malgré la pression des Gendarmes pour obtenir son annulation. Nous avons les premiers déposé notre demande. Pourquoi la priorité serait-elle toujours à droite. Il faut donc rassembler le plus grand nombre possible de militants, tout en sachant que le Maire UC ne nous soutiendra pas. Il y a des chances pour qu'il y ait de la casse. Il faudra que chaque Délégué contrôle tout débordement. En face, ils auront au moins leurs pistolets achetés en fraude. Nous n'aurons que nos poings et nos gueules d'amour. Demain, comme disent les colons, il risque de pleuvoir des larmes de sang. L'angoisse vient s'ajouter à la détermination.
Samedi 28 Janvier 1984
La journée va être rude. Il va falloir contrôler la situation et éviter les affrontements. Comme à l'habitude, les femmes sont venues avec leurs enfants, ce qui nous désavantagerait dans une bagarre, d'autant moins souhaitable que nous sommes présentés comme des extrémistes et des provocateurs.
Nous sommes les premiers à la Mairie. Pas de clé. La porte est fermée. On va donc faire la manifestation dehors. Les orateurs ont travaillés leurs thèmes. J'aurais personnellement à donner toute la liste des revendications des tribus de Voh, Koné et Poya, qui touchent tous les colons de la région. Ils vont pouvoir apprécier.
Les orateurs se succèdent pour dénoncer le fait colonial imposé au peuple kanak. Les colons de la région se rassemblent sur le trottoir. Nous devons être deux cent à deux cent cinquante. De Poya, Koné et Oundjo. En face, ils atteindront vers la fin les deux cent personnes. C'est l'échec. Le RPCR officiel n'a pas bougé. Seul le Maire de Nouméa s'est déplacé, qui se prend pour le Général Custer, grand massacreur d'Indiens. En face tout le monde est là. Je vais leur sortir mon petit numéro. Regardez bien les têtes. Tiens , un colon de Pouébo est arrivé. Il a des ennuis avec la tribu voisine et cherche des appuis. Le spectacle va commencer.
Je prends le mégaphone et je m'assieds sur mes talons, à cause de ma jambe qui fatigue, et j'annonce la couleur : une liste de trente cinq colons dont les domaines sont revendiqués, dont le terrain où Jean-Claude Devillers vient de s'installer à Pouembout. Mine de rien, tout le monde en face est attentif aux noms cités. On entand des : "Oh!" , des : "Ah!" , des : "C'est grotesque, ils sont fous!" . Comme quelques uns de ces colons sont là, j'en profite pour les interpeller. L'ambiance est à se dire ses quatre vérités, autant en profiter.
" Vous pouvez rire. Ce ne sont pas les gens de Nouméa qui peuvent vous aider. Eux viennent mettre le bordel. Ils redémarrent après et vous restez seuls en face des tribus. Vous ne pourrez pas toujours tenir le coup. Le temps travaille pour nous. Tu peux rire, Poupoune! Toi aussi, tu te retrouveras tout seul en face des camarades de Temala."
Ce brave Mr Debien, dit Poupoune, de rire et d'éructer : "J'en ai rien à foutre!" Charmante ambiance. Dans leur camp, on note un très grand nombre de cheveux blancs. Laroque et les anciens combattants? Que vient faire un grand-père dans les manif? Si l'un d'eux attrape une attaque, c'est nous qui en seront accusés. Laroque et le Journal ont voulu forcer la main au bon peuple de la Caldochie frémissante et ça n'a pas marché.
A la suite de la liste des revendications, j'annonce toute une série de demandes d'adductions d'eau, de travaux de routes et d'électrification. Que la cabine téléphonique à Bako soit retirée de chez Mr Devillers père. J'y ajoute la dénonciation du projet de Port-Franc à Népoui, qualifié de projet néo-colonialiste. Les colons ne comprennent pas ce que ces demandes viennent faire là dedans . Ils restent coi. Pourtant , il n'y a là rien de plus normal. Si la revendication coure, la vie continue, avec ses problèmes. Et à Koné, le gros problème était que le Maire indépendantiste n'en faisait qu'un minimum pour les tribus, et même moins que certains Maires RPCR.
J'en ai fini. D'autres prennent la parole. Je vais m'asseoir près de là Les orateurs commencent à se répéter. Ils cherchent leurs mots. Les silences se multiplient. En face, ça bouge. Laroque, agitant sa canne, parlemente avec le Capitaine de Gendarmerie de Koné. Le vieux s'excitait . Son pace-maker va se bloquer. Nos adversaires se regroupent. Autant de femmes que d'hommes comme chez nous. Y aurait-il du crêpage de chigon en perspective?
Voilà le vieux qui vient vers nous, suivi de toute sa clique. Il se prend pour une bannière et claque au vent. . . Je veux dire : il tremble sur sa canne. Mais il avance. Il a du cran.
Ils marchent en rangs serrés derrière le Maire de Nouméa, franchissent le portail. Laroque s'avance au milieu de nous. Le vieux Fessard se trouve en face de lui. Il faut libérer la tension. Je crie : "Laissez passer le vieux! Laissez passer le vieux!" Fessard reprend : "Laissez passer Laroque, écartez vous!"
Les militants s'écartent. La mairie est ouverte. Deux gros bras à Laroque en forcent la porte. Ils n'ont pas la clé, contrairement à ce que leur a raconté Saggio. Le Maire de Nouméa pénètre par effraction chez son collègue de Koné. Sa pile cardiaque est solide : elle ne s'use que si l'on s'en sert. Nous n'allons pas rester là. Il était prévu que nous irions déposer un cahier de revendications à la Sous-préfecture. Le programme continue. Rassemblement sur la route. Tout le monde est là, les banderoles sont déployées, le service d'ordre est en place. Les voitures partent en premier. Pas question de les laisser à Koné avec les méthodes de casseurs des autres. C'est trop risqué.
Ça va! On peut y aller. Marche. Moïse de Noelly, mégaphone à la main, lance les slogans : "Rendez nous nos terres! Les colons dehors! Indépendance kanak socialiste!" Etc. On démarre vers la Sous-Préfecture. Une délégation de l'USTKE est là en soutien.
Chez le Sous-Préfet, on s'étale sur la pelouse en face du bâtiment. Des orateurs se succèdent au mégaphone pour continuer le travail d'information. Tiens! Voilà le Maire avec son premier adjoint. Ils viennent confirmer que l'autorisation de pénétrer dans la Mairie n'a jamais été donnée au Maire de Nouméa. Ils vont porter plainte pour saccage et occupation illégale d'édifice public. Les heures passent. Le Sous-Préfet finit par recevoir une délégation. Dehors c'est le calme. On commente les évènements.
16 heures. La journée est chaude. Des bruits sur la route, qui s'amplifient. Ah non! Encore ces idiots avec les petits jeunes blancs de Koné. Ils ne sont pas nombreux, une cinquantaine avec les femmes. Laroque et le RPCR n'ont pas suivi cette provocation débile. Evidemment, Papa Guillemard est là, avec le Front Calédonien. Tout ça, ce sont des tendances du RPCR : le CACI, Comité contre l'Indépendance; le MOP, Mouvement pour l'Ordre et la Paix; l'AFC, l'Association Fraternité Calédonienne; le FC, le Front Calédonien. J'en passe et des meilleures. Ils cherchent à faire croire au grand nombre d'opposants à l'indépendance, alors qu'ils sont tous au RPCR. C'est de l'intoxication pour les médias métropolitains. On retrouve la tête de Guillemard dans tous ces groupements. Monsieur a des ambitions politiques . Et d'abord de prendre la Mairie de Bourail à Jean-Pierre Aïfa, un modéré. Il y a longtemps que j'ai des comptes à régler avec certains Bouraillais et si les gens de la tribu de Wawè (Ouaoué) ne s'étaient pas dégonflés, il y a belle lurette qu'on aurait occupé la propriété du camarade Guillemard, lequel n'épouvante plus que les moineaux.
Nos Artistes Associés arrivent. Ils n'imaginent pas que nous allons leur céder la place. Ils s'arrêtent à l'entrée et s'installent comme nous. Le temps passe à se regarder. Finalement, des excités s'impatientent et ne veulent plus attendre le bon vouloir des Kanak. Ils s'avancent en croyant qu'on va leur céder le passage. Je me mets devant eux, tout de suite rejoints par les camarades. Je crie : "Ces crétins, ils nous provoquent, ils cherchent la bagarre, ils vont la trouver!"
On va en faire de la confiture. Coup de sifflet. Un groupe de Gendarmes Mobiles se place entre nous. A ce moment revient notre délégation. Bien, on ne cherche pas l'affrontement. On s'en va. A vous la place! Nous partons en direction de la Mairie, où la délégation rend compte de sa mission. Puis chacun rentre chez soi. La journée est terminée, sans casse. Grâce à Dieu! En conclusion, une pétition signée dans l'enthousiasme à la Mairie et demandant l'expulsion du pays de René Guiart et de Lucien Devambez. Qu'ils soient l'un et l'autre nés en Nouvelle Calédonie, et que l'expulsion soit juridiquement impossible n'a pas arrêté les signataires.
Retour à Oundjo où tout est calme. Les discussions avec les Martin ont été interrompues depuis longtemps à cause du beau-frère. Le Conseil des Anciens a donc décidé d'une occupation de terres. Une lettre leur a été envoyée, les prévenant de la date prévue, le 11 Février 1984. La machine du Comité commence à être rodée. Les actions succèdent aux actions, signe de vitalité. Au moins, on n'a pas le temps de se reposer.
En ce qui concerne les occupations de terres , trois niveaux ont été prévus :
a) l'occupation avec toutes les tribus du Comité,
b) l'occupation avec les tribus de la circonscription communale,
c) l'occupation par la seule tribu intéressée.
C'est cette troisième option qui a été retenue, pour éviter que la construction de la case n'apparaisse comme une provocation. Je ne crois pas que les Caldoches soient sensibles à la nuance. Mais on peut espérer qu'ils ne vont pas remettre leur cinéma.
Le terain choisi est près d'un tournant de la route. Il sera défriché la semaine précédente, les poteaux et la paille seront coupés et préparés. On verra comment Brésil ameutera le ban et l'arrière-ban de la Caldochie anti-communiste, anti-subversion, anti-terroriste, en résumé anti-Kanak. Comme il s'agit pour nous d'une opération de routine, nous ne prévenons cette fois ci que l'UPM. Il s'agit non d'une occupation dans la chaîne, loin de tout, mais à proximité de la route , à portée de fusil des gens d'en face. Messieurs les leaders qui demandez au peuple de se sacrifier, venez avec nous pour une fois!
Il nous arrive bien sûr de critiquer les dirigeants politiques. On entend leurs discours lorsque les choses vont mal pour eux. Ils sont là, nous pressant de les soutenir en arguant qu'ainsi nous nous défendons nous mêmes. Une fois leur position rétablie : "Pfuitt!" , ils se retournent et nous dénoncent comme des extrémistes. Il y a là de quoi se poser des questions. Et surtout si chaque "acquit du peuple kanak" nous laisse sur le terrain dans la même situation critique. Parfois , l'indignation déborde. Trop de gens parlent fort tout en ayant des pratiques de petits parvenus. Pourtant , la lutte continue. Il le faut bien. Le peuple n'est pas responsable des dévoiements au sommet.
Oh là là! Le Journal remet ça. Les différentes associations bidon sortent des communiqués de soutien pour Brésil, appels à venir soutenir la République chancelante le 11 Janvier, à la propriété Martin de Voh. C'est le branle-bas de combat. Laroque en rajoute et se drape dans le drapeau tricolore. Papa Guillemard s'enveloppe des plis que lui laisse Laroque et entonne sa Marseillaise. Ça risque de ne pas être de la tarte, si la foule des grands jours apparait. Il ne faut pas compter nous faire reculer. Oundjo maintient la date annoncée. Nous aussi, nous aurons nos leaders. Ça va chauffer.
Le jour approche. La tension monte. Le terrain a été débroussé et le lendemain, un groupe d'européens s'y est rendu. Nous apprenons qu'Eloi Machoro et André Gopéa viendront. Le Vendredi se passe sans réactions. A notre jugement, la présence de Laroque assurera une sorte de garantie. .
La manifestation de Koné nous a fait comprendre que, peut-être, sa façon de faire de la surenchère lui permettait de contrôler tous ses petits extrémistes. C'est une manière d'éviter de donner au Gouvernement socialiste des prétextes à leur faire des enfants dans le dos. Laroque poussait à la roue et finissait par contrôler la situation. Au profit de qui? Le sien? Celui du RPCR? Et contrôler contre qui? Les métropolitains du Front Calédonien qui désormais cherchaient à se placer sur l'échiquier politique? Contre Guillemard qui voulait se faire passer pour le leader de la Caldochie pure et dure? Il y avait là une cuisine familiale intéressante à observer. Mais le temps nous manquait pour cela.
Dès le Vendredi soir des voitures de petits Blancs s'amusent à passer la portion de la route traversant la tribu à fond et à faire demi-tour en dérapage contrôlé et à repartir d'où ils venaient. La mise en condition commençait et nous en étions cette fois les victimes. André Gopéa arriva à la nuit avec la délégation de l'UPM. Machoro survint, amenant une délégation de Koniambo où il venait - hasard providentiel? - de tenir une réunion. Les jeunes de Bako, accompagnant Fessard, étaient présents. Dans la Maison Commune, Milo préside la réunion d'organisation. L'atmosphère était tendue:
" Le Conseil des Anciens a décidé de déplacer le lieu de l'occupation. Celui prévu était trop dangereux, la disposition du terrain ne nous étant pas favorable. Regardez ce schéma au tableau. Entre la tribu et Martin se trouve une sorte de colline dominée par le pic sacré du clan Gwa, le Tombunue. De l'autre côté, les terres domaniales louées à Martin. Il y a là plein de broussailes et des ravins où nous pouvons nous déplacer sans être vus. Seul un mauvais chemin borde les palétuviers. Nous construirons la case ici, là où était l'habitat des vieux, au pied de trois cocotiers. Des guetteurs seront répartis tout le long des crêtes, où le passage est très difficile à partir du Tombunue, parce qu'étroit et serpentant dans des fourrés de gaïacs. Il serait bien étonnant que les Blancs viennent par là.
Le terrain nous est donc favorable de ce côté. Les fachos ne se risqueront pas sur un terrain où ils ne peuvent deviner où est l'adversaire. Les guetteurs seront placés dès quatre heures du matin sur les collines dominant le lieu choisi. Ils nous feront rapport sur tout ce qu'ils auront vu. Les Blancs mettront quelques temps avant de réaliser ce qui se passe. D'ici là, la case aura été construite et c'est ce qui importe. De toute façon, elle brûlera, mais ils n'auront pu l'empêcher d'exister. Bon! Voilà l'exposé. Y a-t-il des remarques?"
Machoro lève la main : "Une question. En face, il va y avoir des gens armés jusqu'aux dents, qui vont passer la journée à boire, ce qui donne un mélange explosif. Sur quelle protection pouvons nous compter?"
Milo est gêné :
"Pour tout dire, les vieux ont refusé la présence de fusils pendant l'occupation. Ils veulent que, tout au long de la journée, aucun geste ne puisse être considéré comme une provocation."
Silence prolongé. Normalement, ce n'est pas aux vieux de prendre de telles décisions, mais au Comité. Il faut bien avaler la couleuvre. Ce n'est pas le moment de provoquer une crise. De même, nous aurions préféré maintenir le premier lieu choisi, même si l'affrontement devenait inévitable. Là , les vieux ont imposé leur décision. La sagesse prévaudra, et finalement , ils avaient raison. Sur le moment, c'est dur à avaler. Peut-être qu'à force de bouger, on perd un peu le contact avec la réalité.
Tout est clair maintenant. Je retourne avec le vieux Fessard et ses gosses à Bako. A demain matin, rendez vous à cinq heures.
Samedi 11 Février 1987
Les jeunes de Bako sont restés à Oundjo. Avec Fessard et ses gosses, nous partons à six heures et demi pour Oundjo. Koné est calme. Nous continuons jusqu'à Pidjèn où la voiture d'André Nyadun est garée sur le bas côté de la route. Fessard s'arrête aussi pour demander aux garçons ce qui se passe : "Pas grand chose. On nous a signalé des voitures à la station d'élevage Ballande. On est venu voir." Une discussion s'engage sur le bord de la route. Je reste à fumer dans la Datsun. L'atmosphère est à une attention détendue. Pas de chant d'oiseaux pour troubler la quiétude, à part peut-être, mais oui, des voitures approchent. Il y a l'air d'y en avoir un paquet. Elles s'approchent, arrivent à notre hauteur, pleines. Une, deux, trois. Tiens, voilà Laroque! C'est le Maire de Nouméa et son équipe. J'ai compté au moins dix voitures dans ce convoi. Il faut arrêter les conversations. Direction Oundjo en quatrième vitesse.
A Oundjo, ils ont vu passer le convoi. Les choses se précisent. Le rapport des guetteurs signale un attroupement de colons de toute la région à l'endroit supposé de la construction de la case. Ils ont vu des hommes planquer des fusils dans les broussailles. Il y a là beaucoup de gens que l'on ne connaît pas. Ce rassemblement est estimé pour l'instant à cent cinquante personnes, en comptant les femmes. Pas de forces de l'ordre signalées, à part les Gendarmes de Voh venus discuter avec les Blancs. Ce manque de forces de l'ordre inquiète. Il n'y aura pas d'élément tampon. Quelle est la signification de cette absence. Elle est rassurante pourtant dans la mesure où si les forces de l'ordre ne sont pas là, c'est qu'elles ont reçu des assurances du RPCR. Il n'y a donc pas de clash prévu pour aujourd'hui. Cela confirmerait le rôle de Laroque à ce moment là : pousser à la roue en apparence pour mieux neutraliser les agités afin de les récupérer.
L'establishment caldoche est conscient de ce que, si les extrémistes étaient lâchés sans contrôle, ce serait l'indépendance à court terme quelque fût le nombre des morts. Il ne pourrait alors même pas négocier au mieux de ses intérêts. N'oublions pas que Laroque a préféré le meilleur prix pour le terrain Ballande à Koné plutôt que de chercher un affrontement sur ce point . Dans le cas présent, il protège, non de petits ou de gros colons, mais les intérêts supérieurs de la maison qu'il représente, et pour cela il lui importe qu'il n'y ait pas de débordements, du moins en dehors du RPCR. Tout cela est à étudier.
Machoro a l'air dans son élément. Lui et Gopéa, les gens de Koniambo et de Ponérihouen venus avec eux, resteront à la construction de la case. Les garçons de Bako et d'Oundjo et moi nous iront sur les crêtes, à surveiller les Blancs que l'on voit très bien à la jumelle chez Martin. Il ont construit un hangar en tôle jaune. Sans prévenir les vieux, on a pris un fusil à longue portée, à lunette. Un fusil, ça fait léger contre une bande d'excités. De plus, on l'a planqué pour ne pas se faire engueuler par les vieux. Nous avons l'intention de vivre encore quelques belles années, et si eux sont au crépuscule de leur existence, ça les regarde.
Les vieux ont donné le signal du départ. Les premiers, Machoro, Gopéa, Milo. Ils prennent le mauvais chemin de terre qui contourne les collines, suit la ligne de palétuviers près de la tribu et entre dans la propriété Martin pour ressortir plus loin sur la Route Territoriale n° 1, après être passé à côté de la maison. Le camion de la coopérative vient derrière, portant les poteaux et la paille. Nous commençons à grimper le flanc de la colline pour atteindre les crêtes. La cuisine sera faite à la tribu, mais le café sera chauffé à la case un peu plus bas. On se tapera la gymnastique pour le monter là haut. Au sommet, ça plombe. Le soleil ne vous lâche pa . Chercher un coin ombragé. . . Le paysage est superbe. La vue s'étend jusqu'à Ouaco. On découvre toute la grande barrière de corail, la RT 1, la maison Martin. Par ce contrôle des crêtes, aucune surprise désagréable n'est à craindre. Mais on n'est jamais sûr de rien.
La matinée se passe sans problèmes. Qui vient? Emile. Que veut-il? : "René, avec quatre garçons, on va passer par les crêtes et descendre voir ce que font les Blancs. Il faut leur montrer qu'on n'a pas peur d'eux. Si on fait la case ailleurs, ce n'est pas par crainte, mais seulement pour éviter des blessés inutiles. On y va!" - "D'accord, on vous suivra à la jumelle. A tout à l'heure!"
En réalité, je n'ai pas bien réalisé leur intention. Ce que je n'ai pas compris, c'est qu'ils veulent traverser le rassemblement européen, armés d'une hache et de deux sabres d'abattis. Ils partent. Je repars dans mes rêves de jambe retapée à 100 %. Qui est-ce encore? Ah! Machoro : "Tu viens faire une reconnaissance? " - " Oui , je viens voir comment c'est ici . Vous n'avez pas de protection ?" - "Si, mais juste un fusil qui se promène sur la crête. Il est parti avec les garçons qui vont voir les Blancs" - "Voir les Blancs. Par où sont-ils passés? Je veux voir ça" - " Facile, tu passes par là, dans le sentier de cerf. On va te donner un garçon pour t'accompagner. . . Eh! Roger! Tu pars avec Eloi pour voir les autres partis avec Emile. Roger est le fils du vieux Fessard. A tout de suite! " - "C'est cela. A tout à l'heure! " Machoro arriva à temps pour voir Emile traverser le groupe des Européens, comme ce dernier nous le conta lui même :
" Les Blancs nous avaient vu descendre du Tombunue. Ils nous regardaient tous les cinq. Pierre venait juste derrière moi. On parvint à leur hauteur. Pas de réaction. On s'engagea au milieu d'eux. Certains se mirent sur notre route, pour s'écarter à notre approche. Nous n'avions pas peur. Si un seul avait levé la main sur nous, tant pis pour lui, il était fichu. Arrivés au milieu de la carrière, d'autres nous insultèrent : "Faut damer ces e. . . de Kanak!" - "Kanak de m. . . , on va vous casser la gueule!" Mais aucun n'a essayé. A la porte, un Blanc s'est mis devant. Pierre a levé son sabre d'abattis. Il a reculé. Sur la porte , un cadenas. Qu'il le garde! On a sauté par dessus et on a rejoint la tribu par la RT 1. Il y a bien sept kilomètres à pied. Personne ne nous a touché. De toute façon, ils auraient essayé , il y en aurait eu un qui tombait."
Chapeau le vieux! Il a bien la quarantaine. Si on était tous comme lui, ça fait longtemps qu'on aurait gagné l'indépendance. Moi, je n'aurais pas eu ce cran là. Où seulement avec une mitrailleuse lourde. Ça, c'est un peuple!
Le début de l'après-midi fut sans problèmes. Les Blancs chez Martin arrosent la victoire. La réciproque pour nous, à coup de café. A un moment une 4 x 4 et une voiture légère arrivent de notre côté, sans doute en surveillance. On prévient en bas. Comme j'ai peur qu'ils n'entendent pas, je crie si fort que ma voix a du porter jusque chez Martin. Les autres comprennent que ce ne sont pas seulement des Kanak sur les crêtes, mais qu'il se passe quelque chose. On se regarde mutuellement.
L'un d'eux se détache de son groupe. De buisson en buisson, il bondit, tel un tigre. Le garçon qui porte le fusil le prend dans sa ligne de mire. Message reçu. En bas, le tigre se retire précipitamment en arrière. Désormais, les Blancs savent ce qui se passe. Plus tard, dans la plaine, les camarades de Bako surprennent un cavalier. Ils dirigent vers lui un bois de gaïac brûlé ayant vaguement la forme d'un fusil. Le cavalier s'enfuit. Vers 18 heures, on aura droit à une incursion de la 4 x 4, dont les occupants tireront trois coups de feu avant de se retirer. Ils avaient eu le temps de s'abreuver de courage.
En attendant, nous promenons sur les crêtes notre unique fusil, pour faire croire que c'est bourré d'armes de notre côté. Les fachos sont trop loin pour s'apercevoir de la supercherie. Qu'est-ce que ce truc? Un avion. Mais c'est pour nous! Il passe et repasse en rase-mottes au dessus des crêtes. Ah! Il bat de l'aile. Le pilote a l'air de s'engueuler avec le passager, peut être a t'il vu l'éternel fusil braqué sur lui. Ça y est, il est parti. Ils ont sorti le grand jeu aujourd'hui. Une répétition de l'inutile.
Les nouvelles du village sont que Laroque est repassé devant, en direction du sud, à midi et demi, avec son équipe. On apprendra plus tard qu'il n'a pas pu supporter la bande de cow-boys surexcités. Certains, dont Eric Devillers, voulaient casser du Kanak et tirer dans le tas. Depuis deux jours, ils amènent leurs fusils chez Martin. Ça finira par des engueulades. Des colons de la région diront que les gens de Nouméa, ils sont forts pour mettre le bordel, puis s'en aller, laissant les gens du coin payer les pots cassés.
Qu'est-ce encore? Une autre voiture, un Land-rover bleu. Les flics. . . Pardon! Les Gendarmes, accompagnés de deux européens. Ils arrêtent leur véhicule sur le chemin en contre-bas et viennent à pied. Monsieur Brésil en personne, qui vient se plaindre. Il va avoir une surprise en rencontrant Machoro et Gopéa. Dommage que mon poste soit en haut. J'aurais voulu voir sa tête. On nous racontera lorsqu'on ira chercher le café.
Pour le moment, il semble qu'il y ait beaucoup de monde chez les Martin : 100 à 150 personne venus aujourd'hui les défendre. De quoi , mon Dieu? Où seront ces gens là demain? Ils ne peuvent s'éterniser là. Brésil veut-il, lui aussi, faire monter les enchères? En parlant de Devillers, est présent Honoré Devillers, de Ponérihouen, propriétaire d'une scierie à Ponérihouen, en plus de l'inévitable Eric. On se reverra.
La tension restait forte chez nous. On savait que le groupe accompagnant Laroque n'avait pas apporté d'armes. Mais on avait remarqué les colons locaux avec leurs fusils. Nous espérions que Laroque et les siens étaient venus en nombre pour mieux contrôler la situation. En attendant, en bas, les Gendarmes étaient aux prises avec nos Conseillers Territoriaux. La personne accompagnant Brésil prenait des photos, soi disant en vue d'une constitution de partie civile. On s'apprêtait à faire marcher la machine judiciaire. Il est vrai qu'à Nouméa, le Procureur de la République Martiniquais lavait plus blanc que le blanc. Peau noire et masque blanc!
A la case, Eloi Machoro avait pris la situation en mains. Les Gendarmes avaient prévenus qu'ils allaient revenir prendre les noms des participants. Eloi avait fourni la parade : "Ecoutez tous! Si les Gendarmes reviennent prendre des noms, donnez tous votre nom : hommes, femmes, enfants. Pas question de laisser quelqu'un prendre la responsabilité pour les autres! Ici, on travaille pour la tribu. Si chacun donne son nom, ils ne pourront arrêter toute la tribu. Nous sommes tous solidaires, que personne ne l'oublie! Milo veut-t-il ajouter quelque chose?" Milo traduisit en langue Aekè la parole d'Eloi, et chacun continua à vaquer à ses occupations.
Lorsque les Gendarmes revinrent, ils furent submergés de demandes d'être inscrit sur le petit carnet. A la fin, c'est eux qui protestaient : "Ça suffit! Ça suffit! Pas la peine de mettre toute la tribu." - "Nous, on n'est pas d'accord. Gendarme, tu fais ton devoir et tu marques mon nom! Regardes Je suis là, chez Martin. Je viole Martin, moi ! Mets mon nom sur le petit carnet." Et le Gendarme de s'exécuter en rechignant. Que de paperasses à venir! En face, ils avaient tous témoignés et il allait falloir taper tout celà à la machine -. Mamma mia! Pauvre de nous! Les pénibles obligations nées de l'uniforme. . .
Il n'y eut plus d'incidents. Le soir tombait et nous allions nous retirer. Des feux furent allumés sur les crêtes et près de la case pour faire croire à une présence. Les camarades à la case attendirent la nuit venue pour se retirer. Avec cinq garçons, je restais sur les crêtes jusqu'à 20 heures 30 à alimenter les feux. Puis à notre tour, nous regagnâmes la tribu. Descendant les crêtes , nous vîmes une file de voitures venant de Voh pénétrer dans la tribu. On se mit à courir, croyant à une provocation des Blancs dans la tribu. On court. C'est loin. Je crache mes poumons. Naissance d'un point de côté. Je ralentis, j'arrête. Un garçon s'exclame : "Eh ! Mais c'est le camion de la Coopérative. Ce sont les nôtres. " Je souffle dans un murmure chargé de bitume : "Arrêtez vos plaisanteries. Pourquoi dis tu ça?" - "Non, René! C'est sérieux. C'est nos gars, tu nous a fait courir pour rien" Soulagement crispé sur mon point de côté.
On continue lentement jusqu'à la Maison Commune. Là bas ça rie . Nous, on voudrait bien rire aussi : "Racontez! " - "Machoro a voulu aller chez Martin pour donner une leçon à tous ces zigs. Laroque était parti avec son escouade. On a pris le camion et les autres voitures et en avant. On s'est arrêté à l'entrée de la propriété, sur la RT 1, pour attendre les fachos. Pas longtemps. Une Mercedès est arrivée sur le chemin de terre. Le conducteur s'est arrêté pour ouvrir le portail. C'est là qu'on s'est montré. Ah! Ah!" Et le raconteur de rire : "Tu aurais vu la voiture! Elle a fait du sur place, tellement les roues fumaient. Le type a dû en creuser la route. Sa voiture a fini par reculer à toute vitesse en zigzaguant. Fallait voir ça. Le conducteur a failli attraper une syncope. Les jeunes l'ont poursuivi en le caillassant. Pfuitt, l'autre a disparu! On a attendu, attendu. Les autres ne sont jamais venus . On s'en est retourné à la tribu. On a bien ri."
Un qui va s'en aller, c'est moi. Je suis claqué. Je retourne à Bako pour dormir. Ils savent ce qu'il faut faire et feront le bilan sans moi. Il n'y a plus d'abonné au numéro que vous demandez. Je suis crevé, vidé. Machoro et Gopéa prendront la suite en mains. Moi je vais prendre le repos du guerrier. Ciao! A demain!
Au soir, la télévision se pointa. Le journaliste fut pris à partie par les jeunes à la Maison Commune. Le Comité avait interdit la présence de journalistes locaux qui ne faisaient que déblatérer sur notre compte. Daniel de Bako pris le gus en question, le souleva et le plaqua contre le mur. L'autre faillit en avaler son ratelier. Le pauvre dira plus tard qu'il crut sa dernière heure arrivée . Mais sa présence s'expliquait. C'était Machoro qui avait invité la télévision sans rien nous demander.
C'était là un désaccord constant entre nous. Venu manifester sa solidarité en opposition avec ses collègues, Eloi Machoro ne ratait pas une occasion de parler au nom de l'Union Calédonienne au cours des occupations de terres. La situation était désopilante. Quoiqu'en conflit constant avec l'UC, le Comité des Terres se retrouvait dans la situation d'un orchestre dont le chef serait le Secrétaire Général de cette même UC. On l'aimait bien, Eloi, mais ça commençait à bien faire. La plupart des militants de l'UC se planquaient dès qu'il y avait des actions. Et que Machoro fasse croire que . . . C'était un peu dur . Pendant que l'on s'échinait sur le terrain avec André et Eloi, Yeiwene s'amusait dans une boîte de nuit de la capitale, pour après jouer au caïd. Dans les actions dangereuses, il n'y avait plus personne.
Pendant ce temps, le Front Calédonien tentait de mobiliser une foule à l'entrée du Haut Commissariat. Ils devaient être à peu près quatrevingt à gueuler devant l'entrée du Haut Commissaire. Trouvant qu'il n'y avait pas assez de monde , leur égérie, Mme Dagostini, professeur au Lycée La Pérouse avec son mari, métropolitaine et plus anti-Kanak que les Caldoches, se lança dans une tournée au mégaphone dans Nouméa :
"Citoyens, citoyennes, en ce moment même à Voh les terroristes kanak égorgent des Blancs sans défense. Calédoniens! Nous vous lançons un appel solennel pour empêcher le massacre général perpétré par les Kanak contre des femmes et des enfants. Calédoniens! Rassemblez vous devant le Haut Commissariat où le Front Calédonien organise une manifestation. Venez nombreux nous rejoindre pour empêcher les Kanak de continuer à massacrer des colons innocents avec la complicité du Gouvernement Socialiste."
La voiture et le mégaphone faisaient le tour de Nouméa, avec cette fille échevelée hurlant ses appels au meurtre. Une autre voiture, cette fois appartenant au Service des Renseignements Généraux, l'obligea à arrêter son cinéma. En tout et pour tout, ce jour là, le Front Calédonien rassembla deux cent personnes à qui l'on proposa de se rendre à Voh pour soutenir les Martin. Ce fut l'enthousiasme. D'accord, mais qui va payer l'essence? A peine dix voitures prirent la route. La raison avait parlée. Payer de sa poche, fallait pas trop en demander.
Pendant ce temps, je faisais de beaux rêves à Bako. Fessard fit l'aller et retour toute la nuit. A cinq heures et demi du matin, planqué sur les crêtes avec Machoro et Gopéa, il vit les Européens armés avancer en tirailleurs vers la case. Une équipe resta aux abords le fusil à la main pendant qu'un petit groupe mettait le feu à la case. C'était prévisible, puisque nous n'avions pas laissé de gardes. Le travail avait été fait, pourquoi prendre des risques inutiles? Pour nous, ce n'est qu'un prologue et nous attendons le départ des invités des Martin. Nous avons toute la vie devant nous.
Les camarades nous ont quitté. Chacun retourne à ses occupations. Le Lundi, Papa Guillemard déclarait que s'il arrivait quelque chose à ses amis Brésil et Martin, il en rendrait personnellement responsable le Haut Commissaire. Il n'y a pas à dire, il se prend au sérieux. Durant deux mois, les colons de Koné et de Voh se succèderont chez Martin de jour et parfois la nuit, en protection. Après, plus personne. Ça durait trop longtemps.
Une semaine plus tard, cinq kilomètres de barrières tombaient chez Martin le long de la RT 1, les fils coupés en petits morceaux, les poteaux arrachés et brûlés ou coupés en deux. Personne ne bougea. Martin n'était plus d'actualité. Nous avions prévu une journée d'action le 24 Mars prochain. Notre rôdage était terminé et il fallait éviter d'emballer le moteur.
11 Mars 1984 , réunion du Comité des Terres à Bako .
Les tribus représentées sont Netchaot, Néami, Noelly, Poinda, Tiawé, Bako, Oundjo, Temala, Montfawé, Wenji. Des Conseillers Territoriaux présents aussi : Tèn Bweowe, Michaël Meureureu, de l'UPM; Jean-Marie Tjibaou, Paul Napwerea, Yeiwene Yeiwene de l'UC. Le thème traité est celui de l'organisation d'une journée d'occupation généralisée de terres le 24 Mars 1984.
1. La délégation de Poya donne les noms des Délégués pour Montfawe, Wenji et Gwapin. Elle signale une occupation le Lundi 5 Mars sur la propriété de Raoul Roy, par les habitants de Montfawe et de Wenji. Dick Meureureu, Délégué de Wenji, ajoute que les Blancs menacent de brûler la case.
Le Délégué de Temala, Julien Dounehot, explique les actions faites chez les colons pour le retour aux limites foncières traditionnelles. Trente colons ont reçu leurs lettres de revendication. Une occupation a été réalisée sur la propriété Perchard. Temala a décidé que les terres récupérées serviraient à toute la collectivité. Ils comptent donner des terres de plaine à la tribu de Wélis.
2. Organisation du 24 Mars. Moïse, du Palika de Noelly annonce qu'à la suite du Congrès de Pouébo, le Bureau Politique a décidé de soutenir les actions décidées par la base, sans préciser particulièrement le type d'action. Il s'adresse à l'UC : "Pourquoi pronez vous des occupations de terres pour le 24, alors que vous n'avez jamais participé avant aux actions dans la région? " Réponse de Tjibaou : "Les terres ont été récupérées à Hienghène sans avoir besoin de faire des occupations de terres, à l'exception de deux terrains qui ont été plantés."
Tèn Bweowe intervient : "La journée du 24 Mars ne doit pas être une action ponctuelle, une manifestation folklorique sur une seule journée et qui n'aurait pas de suites. Les occupations de terres doivent se faire tout au long de l'année." Réponse de Tjibaou : "Les occupations doivent continuer après le 24 Mars en commençant à faire les champs sur les domaines dont l'attribution traine."
Yeiwene Yeiwene intervient alors : "La date du 24 Mars a été proposée il y a un mois . L'accord définitif sera donné cette après midi à la Convention du Front Indépendantiste. Des occupations seront faites partout. A Néavin, à Poindimié, à Hienghène, à La Conception, à Païta. Il y en aura même à Bourail et sur la propriété Fayard, au péage de la Voie Express. C'est en marche."
Jean-Maris Tjibaou précise qu'il n'a pas d'échos d'une possible mobilisation des colons. Il note qu'un nouvel escadron de Gendarmes Mobiles est arrivé sur le Territoire.
Le Comité des Terres décide d'accepter la proposition de l'UC. Il se réunira de nouveau à Bako le 17 Mars 1984 pour organiser les occupations. Déjà il en prévoit plusieurs. Fin de la réunion et présentation de présents traditionnels pour l'au revoir.
17 Mars 1984 , réunion du Comité des Terres à Bako.
Les tribus représentées sont : Oundj, Temala, Hwahat, Koniambo, Netchaot, Noelly.
1. On donne des informations sur la réalité des actions. Rien ne semble avoir été décidé pendant la Convention du FI à Nouméa le 11 Mars dernier. Yeiwene Yeiwene a pris ses désirs pour des réalités. Le Comité maintient cependant les occupations prévues.
Par la voix de son Délégué, Moïse Téin Bwahnou, la tribu de Hwahat à Voh revendique les terres de 13 colons. Ces terres, une fois retrouvées , serviront à toute la tribu. Il est criminel de laisser des terres de montagne aux colons qui ne s'en servent que pour venir y chasser ou qui mettent du bétail sur le trop peu de terres arables existant. Il apparait que les camarades de Welis n'ont pas aidé les Hwahat à rédiger les revendications en vue de récupérer leurs terres. Y a-t-il là un manque de solidarité ou un autre facteur a-t-il joué?
En ce qui concerne Tiawé, l'occupation prévue chez Guy Lethezer aura lieu chez Reuillard. Le Gendarme dit en effet que Guy est d'accord pour vendre, à ceci près qu'il n'a pas encore fini de rembourser l'emprunt au CICNC qui lui a permis la construction de sa maison. Pour Koniambo, il est à noter que la plus grande partie de la famille de Jean Marlier est en mauvais termes avec lui, de même que les colons de Koné qui trouvent que ce dernier la "ramène" trop à leur égard.
2. Les occupations prévues sont les suivantes :
- une opération de diversion chez Martin à Oundjo, pour fixer les colons de Voh : construction d'une case avec la collaboration des gens de Temala et de Hwahat;
- construction d'une case chez Jean Marlier à Koniambo, avec l'appui de Bako, Tiawé et de délégations extérieures;
- construction d'une case, débroussage et plantations chez Reuillard, à Tiawe , avec l'appui d'une délégation de Koniambo. Le Maire et Délégué UC Paul Napwerea , sera présent. Un barrage est prévu à Bako pour le contrôle des véhicules;
- une occupation par les gens de Noelly et de Poinda chez Hervouët; une case y sera peut-être construite avec l'appui de Netchaot, Néami et Bopope;
- Montfawe et Wenji organiseront une occupation chez eux. Mais ils n'ont plus qu'un seul et vieux colon au voisinage, qui leur est plus ou moins apparenté. Ils ne veulent pas le toucher, en particulier du fait de son âge.
3. Répartition du matériel :
- une cibi à Koniambo ( matériel appartenant à l'USTKE );
- une cibi à Bako ( matériel USTKE );
- une cibi à Tiawe ( matériel USTKE ) ;
- une paire de walkie-talkie à Koniambo ( matériel USTKE );
- une paire de walkie-talkie à Noelly;
- une paire de walkie-talkie à Oundjo;
- une paire de jumelles à Koniambo;
- une paire de jumelles à Oundjo.
La réunion de bilan pour toutes les tribus aura lieu à la Maison Commune de Bako le Dimanche 25 Mars à 14 heures. Une autre réunion aura lieu le Samedi 31 Mars à Bako, à partir de 8 heures, pour donner des explications au sujet du projet de Port Franc à Népoui.
Koniambo, le Vendredi 23 Mars 1984
Des phares trouent la nuit . Cinq voitures. C'est André Gopéa avec des camarades de l'UPM. On prend le café, on présente les offrandes de respect mutuel, on taille une bavette tranquille. A nouveau des phares. C'est le minibus de l'USTKE, d'où descend, avec les autres, un garçon que les femmes regardent avec un intérêt particulier, Jacques Karé, le présentateur de la radio locale. Les femmes se mettent à commenter l'arrivée de notre vedette.
On s'assemble devant le tableau noir pour expliquer l'organisation prévue :
"Vous êtes tous au courant de notre façon de faire. Voilà comment cela se présente sur le terrain. Ici les crêtes, avec un groupe de guetteurs disposant d'un walkie-talkie. De là on domine toute la région jusqu'au récif et il n'y a, de ce fait, aucun risque de surprise.
Les barrages de contrôle sont établis là, là et là. Un deuxième groupe de guetteurs, avec un walkie-talkie, domine la route allant chez Marlier, juste au dessus de l'endroit où la case va être construite. La maison de Marlier sera à 150 mètres de la case, cachée par des arbres et séparée de votre groupe par un ruisseau.
Réveil demain à 5 heures. Les guetteurs établis au point le plus élevé y resteront toute la nuit. Le départ est à 6 heures. Maintenant à table et bon appétit."
La bonne humeur règne. Le brouhaha est général et tout le monde parle la bouche pleine. Personne ne sait exactement ce qui va se passer dans les autres régions. Il y aura sûrement des actions. Pour l'instant, nous essayons la cibi du Syndicat. Il faut faire la démonstration de son fonctionnement aux vieux.
Samedi 24 Mars 1984
Gopéa s'en est allé à Oundjo pour être avec les gens de l'UPM. Ceux de l'USTKE sont restés avec nous à Koniambo. Les vieux m'ont désigné comme guetteur au point le plus haut. J'ai passé là toute la nuit, à dominer la région. Rien à signaler.
Ça y est! Ils sont partis. On les voit à la jumelle. La délégation syndicale comprend des camarades européens, dont un mien camarade qui est instituteur à Lifou. Le poste de guet nous confirme leur arrivée à l'endroit prévu. Quelques voitures chez Marlier : des jeunes Blancs du village . Pas de Gendarmes Mobiles. La journée s'annonce calme. Les camarades syndiqués font des essais de communiquer à la cibi et au walkie-talkie à l'emplacement de la case. La consigne est de ne pas donner de nom et seulement les numéros affectés aux groupes. C'est notre vedette Karé qui parle à la case :
"Appel pour contrôle. La case appelle le groupe numéro 4. La case appelle le groupe numéro 4 . Roger" - "Ici le groupe numéro 4, je t'entends clair, Jacques, à toi." - "Ici la case, groupe numéro 4, tu dois respecter la consigne : pas de nom. Je répète, pas de nom. A vous." - "Ici groupe numéro 4. Message reçu, Jacques. A vous." - "La case au groupe numéro 4. T'a pas compris. Pas de nom. Tu ne comprends pas le Français? Tu ne veux pas que je parle en Ajië alors que je parles en Dehu?" - "Groupe numéro 4 à la case. J'ai bien compris ce que tu dis. Mais tout le monde connait ta voix à la radio, Jacques. A vous." - "Case à groupe numéro 4. On laisse tomber. Terminé."
Manifestement, tout n'était pas au point. Il allait falloir retravailler le déroulement des opérations dans le détail.
On voit la case se monter petit à petit. Rien ne vient troubler la quiétude de cette journée que n'agite même aucune brise rafraichissante. Les heures passent, apportant l'ennui, puis la fatigue. Mais, qu'est-ce à l'horizon? Un Landrover part de chez Marlier, en direction de la case : "Regardez, la voiture s'arrête. Je ne peux rester en place. Restez là? Je vais aux nouvelles ."
Je dévale la pente. Je cours, trébuche, et m'entête. J'arrive à la case. Plus de Marlier. Essouflé, je m'inquiète : "Qu'est-il venu faire?" Abel de Tiawe me répond : "Non, rien. Il est venu faire son malin et nous dire de ficher le camp. Qu'il en avait rien à foutre de notre case. Nous n'avons pas fait attention et avons continué notre travail. Il n'était pas content. Sortant de sa voiture, il s'en est pris à un européen du Syndicat. Tu l'a peut-être croisé. Il est reparti à la tribu. Il a pris peur." - "Vas y, raconte moi ce qui s'est passé réellement!" - "Bon. . . Marlier est sorti de sa voiture. Quand il a vu le Blanc maigrichon, ça l'a rendu furieux. Il lui a sauté dessus, l'a saisi par sa barbiche et l'a insulté en lui disant : "E. . . de Blanc Qu'est-ce que tu fous, chez moi, avec les Kanak! Je ne veux pas te voir ici. Fous le camp!" Tout en lui parlant, il lui secouait la barbiche et lui postillonnait dans la figure. Il était un peu saoûl. Il a profité de l'autre, parce qu'il a vu qu'il avait la trouille. Mais il n'a pas touché le second européen, ton copain." - " Personne n'a rien fait pour l'empêcher?" - "Non. On a pensé qu'il cherchait la bagarre et qu'il venait nous provoquer pour avoir une raison de sortir son flingue avec les autres européens planqués chez lui. Ça n'a pas duré longtemps. Il est parti tout de suite après avoir fait son cinéma." - "Bon, je retourne à mon poste. Je vais passer voir le Blanc à la Maison Commune. A tout à l'heure!"
Et me voilà reparti. Le pire, dans ces "occupations", c'est la tension qui s'installe dans les esprits, les kilomètres parcourus à pied, sans s'en apercevoir et les nerfs sérieusement mis à mal par les cafés bus coup sur coup. Ah, voilà le petit gars! Pas trop de mal. Il a le sourire, mais il va rester à la Maison Commune. Il va me falloir remonter à mon poste de guet. Une sacré pente et le soleil est haut dans le ciel. Je ne pensais pas que les copains allait me percher là haut. Mais je l'ai cherché.
En fin d'après-midi, les camarades d'Oundjo, de Temala, de Hwahat, viennent nous rendre visite, accompagnés de Gopéa. Rien à signaler chez eux. La case a été refaite au même endroit. Ils se sont un peu ennuyés. Pareil pour nous , où la case est terminée. J'ai déserté mon poste, laissant les garçons là haut pour causer avec les amis. Napwerea arrive avec des gens de Tiawe. Eux aussi ont fait leur travail. Puis viennent les camarades de Netchaot, Noelly et Poinda. C'est la réunion de famille. Partout cela s'est bien passé, à part les colons venus pointer leur face de lune, accompagnés de Gendarmes, pour faire un constat de violation de propriété privée. Grand bien leur fasse! Ils ont pu noter les noms de toutes les tribus de Koné. Chez Martin, ils ne se sont même pas donné cette peine, mais Brésil portera plainte le lendemain. A Nouméa, un barrage a été organisé au péage de la voie express par les indépendantistes.
Lors du bilan, ce fut surtout le rapport de la tribu de Temala qui retint l'attention :
A Temala, le Jeudi soir 22 Mars, deux kilomètres de barrières ont été coupés chez "Poupoune" Debien, le facho du village de Voh. Debien est venu dans la matinée avec son tracteur et a arraché les barrières faites par la tribu chez Perchard. Des coups de feu ont été tirés sur la tribu dans l'après-midi. La Gendarmerie a été alertée. Du coup les gens de Temala sont restés mobilisés. Les colons ont prévu une réunion à la Mairie aujourd'hui avec les autorités coutumières. On est passé devant. Seul Apou Tijit, le chef RPCR de Tiéta y est allé. Depuis que nous luttons pour les terres , nous n'avons rien obtenu. Les représentants de l'Office Foncier viennent nous voir et il n'en sort rien. Notre patience est à bout et la tension vient de monter d'un cran. Un jour ça pètera pour de bon à cause des promesses non tenues de l'administration.
Le cas de la tribu de Hwahat est semblable. Les revendications n'obtiennent aucun résultat. Tous les dimanches, les colons de la région et même des gens de Nouméa viennent faire le coup de feu autour de la tribu, où il y a de moins en moins de cerfs . C'est un véritable massacre. Ils ont répondu aux lettres par des menaces de mort. Des actions ont été faites sur les propriétés européennes.
Après débat, le Comité des Terres conseille aux deux tribus de s'occuper d'abord des domaines de colons dans la chaïne avant d'engager des occupations dans la plaine. Il suffit de couper la route de la chaîne en y établissant un barrage , remis en place après chaque intervention de Gendarmes Mobiles. Si les colons insistent et tentent une opération de force, il suffira de les laisser passer et de les coincer dans la montagne. Ensuite la voie sera libre pour des occupations avec construction de case dans la plaine. C'est à eux de réfléchir sur la tactique proposée. Mais il leur faudra le soutien de Wélis et Bweyen.
La réunion prend fin à 19 heures.
Les évènements se précipitent. A Nouméa, le Front Indépendantiste était en ébullition. Les discours se faisaient de plus en plus violents contre la politique du Ministre des DOM-TOM Georges Lemoine.
Le projet gouvernemental découpait la Nouvelle Calédonie en six régions correspondant à peu près aux groupes linguistiques. Ce projet était calqué sur celui de l'UC et reconnaissait le droit à l'autodétermination du peuple kanak , du moins sur le papier.
Cette soi-disant reconnaissance était l'arbre qui cachait la forêt. Le corps électoral n'était pas modifié et les intérêts des colons et compagnie demeuraient soigneusement préservés dans la complexité d'une loi destinée à satisfaire tout le monde. Le peuple kanak se faisait flouer à nouveau.
Les socialistes avaient une vision de l'avenir de la Nouvelle Calédonie et voulaient nous l'imposer. Des leaders plus habitués au confort de leurs fauteuils qu'à l'action se laissaient faire. Mais, sur le terrain, ça bloquait sec. Il était impossible d'organiser la coexistence du peuple kanak et de racistes qui n'ouvraient la bouche que pour nous traiter de singes, pour parler de nettoyer les tribus au lance-flamme. C'était de la naïveté que de le croire. En restant optimistes, nous évaluions à 75 % du total le nombre de colons avec lesquels il serait impensable de chercher à construire une société fraternelle. C'était aux socialistes, s'ils en avaient le courage, de régler le problème.
Il s'agissait de gens comme l'ancien postier de Voh, Bernard Marlier, dont les vieilles femmes se plaignaient qu'il leur volait de l'argent sur leurs pensions. Jusqu'au jour où un Kanak de Gatope porta plainte contre lui, pour vol de son indemnité de chômage. Il lui avait fait signer le reçu et avait aussitôt après refusé de lui donner le montant du virement correspondant. Le garçon ayant eu quelques ennuis avec les Gendarmes, il supposait qu'il n'oserait pas aller se plaindre. Lorsque les Gendarmes vinrent lui demander des explications, le postier se réfugia dans une crise cardiaque. Mais rassurez-vous. Il se porte mieux. Il peut continuer à trainer sa haine raciste de gagne-petit, fort de son fusil, persuadé de sa supériorité, mais inférieur par l'esprit . Un visage lamentable de la France qui ne saurait effacer le seul que le monde veuille retenir : celui de la liberté.
Les élections dans le cadre de cette nouvelle régionalisation approchaient. Elles étaient prévues pour le 18 Novembre 1984. Dans les coulisses du Front Indépendantiste, on parlait de quitter les institutions, de Gouvernement Provisoire, de Front National de Libération, de mobilisation sur le terrain. Tout ça, c'était bien joli, mais quitter les institutions deux mois avant l'échéance électorale, après en avoir bien profité pendant deux ans, cela ne faisait pas sérieux.
Nous, au Comité des Terres, on disait profiter. Eux parlaient de travailler pour la construction de Kanaky. Chacun son language. Le problème était que l'on était revenu à la case départ.
Ce petit monde s'agitait. Toutes les hypothèses de travail étaient envisagées. Ça bouillonnait ferme sous les casquettes. Le camarade Yeiwene Yeiwene y allait de ses discours grandiloquents habituels. Dans les hautes sphères du FI, on agitait les menaces qui feraient que la base aurait à trinquer d'autant plus durement qu'aucun de ceux qui discouraient n'avait jamais tenté d'organiser la moindre structure de lutte. Chacun s'intéressait au Comité des Terres dont la capacité d'organisation et de mobilisation attirait les stratèges recherchant la déstabilisation du Plan Lemoine. Ils avaient tout d'un coup besoin de nous pour se donner une virginité renouvelée, les camarades de l'UC, du PSC, du FULK. Il leur fallait montrer un nouveau visage. Le FI s'était usé au pouvoir et ne mobilisait plus les foules. Il trainait derrière lui comme une odeur de soufre. . . signée Nucci. Il fallait redorer le blason. On en appela alors au Comité des Terres, au GFKEL , aux Eglises. Cela donna une Convention du Mouvement Indépendantiste les 22, 23 et 24 Septembre à la salle de l'Océanic à Nouméa. Le sort du peuple kanak s'y déciderait.
En attendant ces journées fatidiques, où, malgré nos critiques , nous serions largement impliquées, une action nouvelle nous était proposée. Je vous entends dire : "Encore!". Mais oui, cent fois sur le métier remettez votre ouvrage!
Koniambo, tribu UC, qui nous avait suivi au début, pour nous lâcher ensuite et finalement pour se lasser des éternelles tergiversations de ses leaders, Koniambo se lançait une fois de plus sur la brèche, contre Alexandre Féraud. L'objectif était une propriété mitoyenne avec la Réserve, 500 hectares de terre, arables pour un tiers.
Les invitations ont été envoyées. On attend les diverses délégations. A Koné, pas de réactions. Les colons restent chez eux mais n'en pensent pas moins. Le vieux Féraud ne leur a pas demandé leur aide. L'argent que peuvent lui fournir les contribuables l'intéresse plus que les formes locales de l'extrémisme européen. Il sait qu'une aussi bonne occasion de vendre son terrain ne se représentera plus. Il va faire une bonne affaire grâce à nous. Le Palika ne manque pas de nous accuser d'être un instrument pour l'enrichissement des colons. Nous lui renvoyons la balle en remarquant qu'il parle beaucoup plus qu'il n'organise des actions sur le terrain.
Vendredi 7 Septembre 1984 .
Voilà qu'arrive la première délégation. C'est mon camarade z'oreille du Syndicat , accompagné . . . de deux Néo-Zélandaises. Souvent, à nos occupations, venaient se joindre des touristes inattendus. A Baco, c'était mon ami instituteur et sa compagne suédoise. A Netchaot, ce fut un routard z'oreille venu faire le tour de la Nouvelle Calédonie. Il sera d'ailleurs arrêté après, à Gomen, par la Gendarmerie, qui le prit pour un terroriste féroce. Le pauvre! Aujourd'hui ces deux Néo-Zélandaises. Nous, on n'est pas contre. Ces gens porteront témoignage dans leur pays du côté pacifique de notre démarche. Ils seront les témoins de notre bonne foi, le jour où les colons, protégés par une France mal à l'aise, nous logeront une balle dans la tête.
Mais j'oublie mon sujet. Première véritable délégation : celle de l'UPM, avec André Gopéa, accompagné de membres du PSC, dont Norbert Caffa, les autres étant des inconnus pour nous. Puis c'est le tour du Syndicat avec Kötra Uregei. On présente les offrandes habituelles aux vieux de Koniambo réunis. Puis on boit le café avant d'attaquer des nourritures plus substantielles.
Tout était calme dans la région. Nous disposions cette fois ci de notre propre matériel. L'USTKE n'avait apporté que la cibi de son minibus. André Gopéa s'était acheté une cibi. Il n'était que temps que les indépendantistes se procurent ce matériel de communication. Les tribus qui avaient acheté des cibi et des walkie-talkie appartenaient soit au Palika, soit à l'UPM. Les membres de l'UC continuaient à planer dans les limbes. Ça promettait pour plus tard.
L'Union Calédonienne ne faisait aucun effort pour pousser ses adhérents à s'organiser. Ses dirigeants établissaient des plans sur la comète en se gardant bien de former leurs militants à mettre sur pied une capacité d'action et une organisation matérielle convenables. Les autres, le Palika, le PSC, le FULK, n'étaient guère plus à la hauteur de leurs discours. De la part de l'UC, du PSC, du FULK, de l'UPM, qui n'avaient rien de révolutionnaire, cela pouvait apparaitre normal. Mais le Palika se voulait un Parti d'avant-garde. Il avait les militants les plus politisés. Cela ne signifiait pas qu'ils en fassent plus que les autres, ni qu'ils soient les plus efficaces.
Pour le Comité des Terres, cet abîme entre les paroles et les actes marquait la limlite de ce qui serait possible dans l'application du mot d'ordre de boycott des élections du 18 Novembre 1984. Il était cependant concevable de faire évoluer la situation vers un mode d'action plus sérieux. Au cas où les dés seraient une fois de plus pipés, notre rôle consisterait à empêcher les militants de s'engager dans des actions trop dangereuses pouvant mettre en danger leur liberté. Il ne s'agissait pas de les sacrifier à une stratégie politicienne, à l'application de la maxime des leaders établis à Nouméa : "Armons nous et partez!" On en avait soupé.
A Koniambo, tout le monde est à bord. On passe à l'organisation. Sur le tableau noir est dessiné le terrain, faisant apparaitre la propriété d'Alexandre Féraud, mitoyenne en amont de la tribu, coupée en son milieu par la route allant vers Atéou. L'organisation précisée, un camarade de Koniambo décrit le programme du lendemain.
"La tribu a décidé la construction d'une case en tôles, autour de laquelle on établira des plantations de cocotiers, de maniocs, de canne à sucre, de bananiers. On voit ici, sur le tableau, chez Féraud, une colline dominant tout notre dispositif. Nous y placerons des guetteurs qui contrôleront toute la région. Ils disposeront chacun d'un walkie-talkie et il y en aura un au lieu de construction de la case et un à l'emplacement choisi pour la cuisine. En cas de coup dur , il suffira de passer les barbelés pour se retrouver dans la Réserve où l'on pourra s'organiser pour faire face. Des questions? Non. Je signale que demain soir, avant la réunion de bilan, les camarades représentant les Partis donneront des informations sur la situation politique."
L'assemblée était satisfaite. On passa au dîner avant d'aller se coucher. Il nous restait trois heures à dormir. Lever et café à 5 heures.
Samedi 8 Septembre 1984 .
Cette fois ci encore, mon poste est sur les crêtes. Toujours la même la plus élevée . Toute la journée au soleil sur une colline pelée.
La journée s'annonce tranquille. Les femmes de Koniambo sont occupées à la cuisine. D'autres assurent les plantations autour de la case. C'est la détente et le calme. Deux individus louches s'avancent sur la route, à pied, en direction de la tribu. On signale leur présence au barrage à l'entrée de la tribu. On attend. C'est Jean-Louis Dion et Alfred Téin, le fils de Milo d'Oundjo. Ils viennent de participer à une réunion dans le nord avec le Député Pidjot et sont venus en stop. Ils annoncent la venue probable d'Eloi Machoro. Pour une fois, le camarade Dion se sera déplacé. On l'avait vu une fois, à une réunion sur la plage de Pouembout, mais pas encore sur notre terrain. Là haut, les garçons en ont après moi, regardant sans cesse dans les jumelles :
"René, qui est celui là? " - "C'est Caffa du PSC." René, ce gars là, le Tahitien?" - "Ça, c'est Pomaré, de l'ancienne famille royale de Tahiti. Il vient voir comment nous procédons. Ils ont aussi des problèmes de terres à Tahiti." - "René, qui sont les deux blanches là" - "Celles là, ce sont deux femmes de Nouvelle Zélande. La fille qui est avec elles est une Réunionnaise qui vit avec le z'oreille venu la dernière fois." - "René, celui là?" - "Laissez moi donc un peu tranquille! Vous ne voyez pas que je fais la sieste."
Le pire, c'était la corvée de café. On était bon pour un aller-retour. La descente ne posait pas de problèmes. Le retour chargé de bouteilles pleines de café chaud n'était pas une sinécure. On était vanné à la fin de la journée.
Tiens qu'est-ce sur la crête derrière nous? Des cavaliers. Il y en a cinq. Des colons? Finalement, il s'agit de touristes emmenés par des javanais de Koné. Midi cinq. Bientôt le déjeuner. Les Koniambos ont tué un cerf, une corne molle comme on dit, on va se régaler. Pressez un peu le rythme pour la relève! J'ai faim. Je mangerais bien sans façons un beafsteck.
Voilà les copains! La place est toute chaude. Je vais faire un tour à la case avant de manger. Qui m'aime me suive! Ils sont tous partis à la cuisine. Je suis la route seul, passe le crique, arrive à la barrière que je franchis. Je suis chez Féraud. En face, la colline , assez élevée pour voir toute la tribu et jusqu'à Koné. Je longe la barière et je tombe sur les camarades. Ça discute. La case est montée et l'on peut prendre le temps de vivre. A l'intérieur, les jeunes de Bako et de Netchaot tapent le carton. Le reste du peuple plante, tout doucement. Tout le monde est décontracté. Je me mêle à la foule devant un bon café. Après un moment avec Gopéa et Milo, nous retournons à la maison commune pour changer d'air. Machoro débarque vers 13 heures. Sa voiture était tombée en panne à Boulouparis. Norbert Caffa et le fils de Milo nous rejoignent.
Eloi présente l'offrande coutumière aux vieux. Il nous prend en aparté après :
"Vous connaissez les nouvelles? Il faut absolument bouger. Ils ont déjà bloqué le Tour cycliste de Nouvelle Calédonie à Poindimié. Mais il est reparti et va passer Lundi à Oundjo. Nous avons besoin de marquer le coup pour nos négociations ."
J'ai compris et je l'aidais un peu : "Tu voudrais qu'on bloque le Tour à Oundjo. Personnellement, je suis toujours d'accord. Il n'y aura pas de gros problèmes si André et Milo sont partants"
Le fils de Milo intervient : "Nous, les jeunes, on pourrait s'y mettre et ça aiderait à la mobilisation. On peut envoyer dès aujourd'hui des garçons pour préparer le terrain et demain mon père pourrait mettre les vieux dans le coup. Oui, on est partant. Qu'en penses-tu, papa? "
"Si tout le monde est d'accord, on y va. Le seul problème est celui de l'organisation. Ça fait un peu court, mais on peut essayer. Si ça marche, c'est autant de gagné pour nous."
J'ajoutais, pour clore le débat : "Je partirais demain avec Alfred pour mettre la dernière main aux préparatifs. Ça va sûrement marcher." On n'en parla plus. C'était décidé. Eloi rappela qu'il tiendrait une séance d'information ce soir. Oui, tout le monde est au courant. Combien de tribus seront présentes? Ici sont représentées Oundjo, Hwahat, Temala, Bako, Tiawe , Noelly, Netchaot, Néami, Waté et il y a même un blanc de Pouembout, deux Néo-Zélandaises en vadrouille, l'UPM, le PSC, l'USTKE. Ah, j'oubliai quelques personnes de la tribu d'Atéu pour la première fois. La dernière fois, il y avait un homme d'Atéu, avec un fusil, pour défendre Marlier. Depuis, il a demandé pardon. Ils sont là bas à majorité UC. Il faut bien faire avec .
Nous avons noté que notre Maire-Conseiller Territorial s'y met, lui qui ne se dérangeait même pas lorsque Machoro venait participer à nos occupations de terres. C'est lourd de signification. Comment faire bouger un dinosaure? Il faut dire qu'ils sont nombreux dans son Parti. Mais la tendance dont l'existence s'affermit par les initiatives d'Eloi, n'est pas encore assez nombreuse à l'UC. Et pourtant par rapport au niveau des actions en France et à la réputation d'extrémistes qu'on nous attribue si généreusement, à la haine raciste contre nous, ce que nous faisons n'a encore rien de terrible. Pas de réels affrontements avec les Gendarmes Mobiles, pas d'attaques de diligences, pas d'affrontements avec la cavalerie des longs couteaux! Seul un Kanak avec une rose entre les dents, celle du socialisme kanak, pas encore fanée.
J'entends d'ici les questions. Le socialisme kanak, qu'est-ce que c'est? A vrai dire, personne n'a encore essayé d'en définir les contours. On peut au moins en rêver et chercher une voie originale, ni socialisme à la française avec ses illusions perdues, ni socialisme à l'africaine, camouflant le maintien du pillage économique. Une voie humaniste tentant d'adapter la rationalité économique occidentale à la qualité de la vie de la société mélanésienne. Un ilôt de santé dans un monde malade, en quelque sorte!
De quoi disposons nous pour faire face aux échéances de l'an 2.000? A part notre lagon, notre nickel, dont l'exploitation s'éteint doucement. La Société le Nickel doit rationaliser pour survivre, même mal, et pour cela tailler de manière drastique dans ses coûts de main d'oeuvre. On pourra peut-être vendre de la viande aux Japonais, en se pliant à leurs normes d'hygiène, plus sévères que les normes américaines. Les Kanak pourraient arriver à contrôler l'industrie de l'élevage, en passant à une formule intensive. Il n'y a pas encore chez nous de problèmes de lutte de classes. Nous partons presque tous à égalité et il y a là une chance à ne pas manquer, une source de revenus pour mettre en route d'autres projets.
Il nous faudra bien avoir recours à l'ami compréhensif qui nous aidera à financer notre développement, en échange d'une part de notre souveraineté. C'est la chance de la France, le jour où elle voudra bien regarder les choses en face et accepter que, puisqu'on ne peut songer à éliminer physiquement les Kanak, il faut bien causer avec eux. Mais comment fixer le cadre la la future démocratie kanak de façon à bloquer dès le départ le mécanisme de la corruption? C'est le problème de tous les Etats du Pacifique Sud, et c'était déjà celui des systèmes coloniaux qui les ont précédés.
Il faudrait . . . il faudrait . . . Pour l'instant, nous sommes toujours à Koniambo où l'après-midi s'est écoulée sans anicroches. Les plantations sont terminées. Le vieux Fessard a planté un pied de letchi acheté à Païta. Un souvenir de notre part, à nous deux.
16 heures. On ne va pas prendre racine. La séance d'information risque d'être longue. Après quoi nous ferons le bilan et prévoierons une autre occupation, chez Berton à Pouembout. En ce moment, la directive qui s'impose est : réunion à la maison commune où le thé chaud nous attend. On part à 17 heures, ne laissant que les guetteurs sur la colline.
Les représentants de chaque Parti s'exprimeront chacun à leur tour et Machoro parlera en dernier. On attend surtout le discours de l'homme de Canala. On sait qu'il a foi dans sa lutte et que rien ne le détournera de sa route. Dommage que ses collègues soient aussi pantouflards et aussi peu hommes de terrain! Quelle équipe on aurait pu constituer, s'il n'y avait eu les combinaisons à la capitale et les attitudes par trop autocratiques de la direction de l'Union Calédonienne! Dix comme Machoro, à travailler dans les tribus, et l'affaire était réglée.
La situation politique va de mal en pis. Les élections approchent sans que le Gouvernement Français fasse de concessions. Les socialistes ne veulent pas prendre le risque d'un affrontement avec la droite locale à l'approche des législatives, qu'ils savent perdues d'avance.
Les indépendantistes veulent plus de pouvoirs pour des régions que Lemoine mettait en liberté surveillée. Alors, nous n'étions pas contents. De notre côté, nous avions tendance à prendre nos désirs pour des réalités. Qu'avions nous à mettre dans la balance d'une négociation? Deux ans de Conseil de Gouvernement, à gérer l'économie caldoche. Si les Blancs étaient francs, ils avoueraient ne pas avoir vu de grandes différences entre le Conseil de Gouvernement de Jean-Marie Tjibaou et celui de Dick Ukeiwè. Dans les tribus nous le reconnaissions sans complexes. On n'avait pas vu de changement. Pourtant la base n'en rejetait pas la faute sur les Conseillers Territoriaux indépendantistes , incapables de transformer en actes les promesses de leurs discours. La faute venait des socialistes qui n'avaient pas tenu leurs engagements. La colère grondait dans les chaumières, celles des Fachos et celles des Kanak. Le Gouvernement n'en tenait pas compte, croyant que la faute serait rejetée sur les élus et que cela démobiliserait les militants, évitant ainsi les coups durs. On n'avait même pas prévu de renforcer les forces de l'ordre.
Nous étions prêts pourtant. Bien plus que ne le pensaient nos dirigeants, trop coupés de la réalité pour se rendre compte de la situation réelle. Ils n'étaient pas conscients du ras le bol général. Chacun jouait le jeu sans en connaitre les dimensions réelles.
Pour nous, rassemblés à Koniambo, les politiques prêchaient des convertis. Nul besoin de nous pousser. Mais nous voulions l'assurance que les tribus UC allaient bouger dans tout le Territoire. Les colons! Nous savions pouvoir les contrôler. Ils seraient perdus devant un mouvement de masse. Nous allions faire une démonstration. A la Caldochie et aux socialistes d'en comprendre le message. Si ce dernier ne passait pas, une fois de plus, il n'y aurait plus de dialogue possible. De droite ou de gauche, le Gouvernement devrait choisir, ou les Caldoches ou les Kanak!
Ce choix a été si bien compris par l'establishment que ce dernier cède de plus en plus les apparences du pouvoir à des Kanak de droite. Ces gens là sont justement chargés de faire passer les propositions de loi hostiles au peuple kanak, telles que la suppression des Réserves. On leur fera dire que les jeunes sont pour l'instauration de la propriété privée, ou comme le proclame Dick Ukeiwè, entre temps devenu Sénateur, pour l'établissement de la propriété classique . Une façon comme une autre d'arriver à la suppression des Réserves devenues un facteur de protection juridique des Kanaks contre la spoliation que voudrait organiser à nouveau les agents d'affaires, en vue de récupérer les lieux et les paysages se situant dans le cadre d'un développement du tourisme. D'un tourisme où les Kanak ne feraient bien sûr que de la figuration silencieuse et gratuite. Dans le même temps, on reconnaitrait l'autorité du chef de clan et l'on verrait de ces chefs de clan, à l'Ile des Pins, par exemple , vendre leur terre au profit d'un établissement hôtelier, alors que l'île est actuellement unie dans sa résistance à l'établissement de capitaux extérieurs, préférant un développement lent où la valeur ajoutée bénéficie pour l'essentiel à ceux qui peuvent se prévaloir de cinq mille ans de présence locale.
Après les discours des politiques , nous passâmes à l'organisation de l'opération de Pouembout, commune où nous allions intervenir pour la première fois, nous opposant à l'Office Foncier et non plus à un colon. La propriété Berton, d'une superficie de 5.000 hectares avait été rachetée par l'Office, qui se proposait d'en céder 600 hectares au beau-fils de Mennesson, un éleveur du coin, ancien gérant de Pidjène pour Ballande. A son habitude , l'Office nous faisait des enfants dans le dos, espérant nous mettre devant le fait accompli. Mauvais calcul, car nous ne reconnaitrions jamais aucun fait accompli. Les voisins européens, jaloux, nous faisaient savoir les tractations en cours et que l'on prétendait nous cacher. Tout cela attisait la méfiance contre la politique de l'Office Foncier dont nous contestions de plus en plus les buts réels .
Nous avions l'impression que le Gouvernement voulait réaliser en Nouvelle Calédonie un lambeau de ses rêves de Mai 1981, par le biais d'une réforme agraire dont ainsi la future Kanaky n'aurait pas à subir les frais., c'est à dire par une socialisation de la terre. Le domaine Berton était justement destiné à cela, une redistribution en propriété privée ou en location. Nous la voulions pour les tribus de Netchaot, Bako, Koniambo, Oundjo, Wat , Bopope. Chacune de ces tribus avait un clan réfugié dans sa Réserve et venu de cet endroit, dans les collines au pied de la chaîne, les limites du domaine démarrant presqu'à partir du village de Pouembout. On n'avait jusqu'à présent pas vu d'habitants de Bopope dans nos actions, mais ce n'était pas une raison ne de pas défendre leurs droits.
Ce devait être normalement une occupation tranquille. L'Office n'allait pas se donner le ridicule de nous envoyer les Gendarmes Mobiles. Surtout dans le contexte du moment. La droite se serait fait un plaisir de se gausser de cet Office créé pour les Kanak, et qui se faisait mettre en accusation par eux. Pour dire quel était le mauvais esprit de la droite!
Dans la situation , les autorités devaient tout faire pour éviter une mobilisation indépendantiste. Il convenait d'en profiter.
La renvendication concernait ainsi bien du monde et les démarches administratives risquaient de ce fait de s'éterniser. Il fut décidé de charger une seule tribu de s'en occuper. Les gens de Waté seraient donc responsables de la revendication et les futurs bénéficiaires du "palabre" d'attribution . Une fois ce résultat obtenu, la redistribution de la terre serait engagée entre tous les intéressés.
Waté était la tribu la plus proche de l'ensemble de la propriété. Elle était constituée de clans refoulés dans la chaîne et qui ne disposaient d'aucune terre arable en plaine. Les Bako, Oundjo, Netchaot, s'étaient désistés en leur faveur pour qu'ils puissent décoller de leurs montagnes. Une fois l'attribution acoomplie, ils auraient à leur charge de satisfaire les droits des Koniambos et des Bopope. C'était l'accord conclu.
Le cas de Waté, tribu Union Calédonienne, était un peu spécial. Perchée dans la chaîne centrale, à 3O kilomètres de la route territoriale n° 1, on y accédait par une route sinueuse, mal entretenue, établie sur le tracé d'un ancien chemin de fer minier à voie étroite, construit par Higginson et remontant à la fin du siècle dernier. Je l'avais faite à pied parfois. Waté était la seule tribu à 100 % UC. Son responsable politique nous avait apporté, le matin même de l'occupation de Netchaot, la liste des revendications, accompagnée d'une carte. Elle couvrait une partie de la circonscription communale de Pouembout, à laquelle appartenait Waté. Il nous expliqua qu'ils n'étaient pas les propriétaires traditionnels de ces terres, mais qu'il serait plus facile à la tribu la plus proche d'assumer matériellement la revendication. En cas d'attribution, ces terres seraient à la disposition des clans maîtres de la terre. Il nous avait montré sur la carte l'étendue des surfaces en cause. Comme par hasard, Népoui se trouvait incluse dans le périmètre, ce qui paraissait bizarre. Il ne s'était pas fatigué. Des lignes droites traversaient l'ensemble de la carte, allant jusqu'au récif. On ne s'était pas méfié. Après tout, si Waté voulait faire le travail, pourquoi pas? Ça partait d'un bon sentiment, et nous avions tant à faire. L'accord des délégués présents obtenus, le représentant de Waté partit aussitôt au Congrès de l'UC à Lifou. Y avait-il corrélation entre sa démarche pour obtenir notre accord et la tenue de ce congrès? Etait-ce son prestige personnel qui était en jeu? De toute façon, ce jour là, nous avions d'autres chats à fouetter :
"La tribu de Waté bénéficiera de l' attribution, sous réserve d'une redistribution à effectuer ensuite. Tout le monde est d'accord. Bon. Passons, sur ce tableau, à la disposition du terrain. Ici, le domaine Berton. Mitoyen avec lui, le terrain attribué au clan Pwacido, où réside Mme veuve Mereatu. Nous nous rassemblerons chez elle, puisqu'elle dispose d'une maison, ainsi que d'un hangar. La case sera construite à deux kilomètres de là. N'oubliez pas l'importance de Berton pour nous, pour récupérer l'arrière-pays de Pouembout. Le rendez-vous sera, comme d'habitude, le vendredi soir. Je transmets verbalement l'invitation à nos amis politiques qui se trouvent là. Si la préparation de la Convention du mouvement indépendantiste leur en laisse le loisir, on se retrouvera chez Berton. On prévoiera quand même deux paires de walkie-talkie , au cas où. . . Pas très loin de là habite un facho de première bourre. On ne sait jamais. O. K! Tout est clair. Pas de questions?. . . La séance est levée. A la soupe!"
A la fin de la journée, la fatigue s'abattait. Trop de soleil, trop longtemps sur les têtes. Trop de café bu et de cigarettes fumées. Je ferais bien de mettre la pédale douce de ce côté. Je suis en train d'esquinter une santé pas si solide. Ce n'est pas le moment.
Départ pour Bako, où nous allons informer quelques jeunes du projet de barrage pour Lundi, volontaires pour les actions, la même bande, comme toujours.
A Oundjo, on discute avec Alfred du projet de s'attaquer au Tour cycliste. Les vieux ne sont pas rassurés. Les jeunes prennent en charge. Mais il est indispensable d'obtenir l'accord de la génération aînée. Milo vient exposer son point de vue et l'intérêt de l'opération pour la lutte. A Oundjo la parole de Milo pèse de son poids. La décision est emportée. Les vieux s'alignent sur Milo.
Dimanche soir, le Tour cycliste s'est arrêté à Koumac. Il arrivera sûrement Lundi après-midi à Oundjo. On installera le barrage sans se presser à 10 heures du matin. Il faudra le tenir jusqu'à l'arrivée des cyclistes. Au cas où les Gendarmes Mobiles défonceraient le barrage, on en reconstituerait un plus loin, sur le principe de barrages mobiles successifs. Au besoin, on demandera aux tribus de Montfawé et de Wenji d'en faire autant à Poya. Pas la peine de compter sur les autres, elles sont endormies. Nous avons confiance. Quelque soit la violence éventuelle de l'action des Gendarmes Mobiles, le Tour sautera. Entre nous, si les Mobiles chargent, ce sera une expérience profitable aux jeunes.
Lundi 10 Septembre 1984 .
A IO heures 30 , les jeunes commencent à couper des branches d'arbres pour les placer sur la route. Ils établissent deux barrages, un à chaque entrée du village, en direction de Nouméa et en direction de Koumac. Il y a un walkie-talkie par barrage et la Maison Commune dispose aussi d'un walkie-talkie. Les branches s'entassent. Les jeunes cassent des bouteilles sur la route et disposent de gros cailloux sur la route pour obliger les voitures à s'arrêter avant le barrage. Des automobiles arrivent et font demi tour. Les premiers Gendarmes ne tardent pas à faire leur apparition. Ils viennent pour s'informer :
"On peut savoir ce que vous voulez faire avec votre barrage. Vous savez parfaitement que nous allons être obligés de le lever. Vous ne croyez pas que ce serait plus simple de l'enlever dès maintenant!"
Avec Milo, on les regarde se débrouiller avec les jeunes :
"Lever quoi! Lever quoi! Non, mais vous vous croyez où! Ici, c'est Kanaky, pas la France. Le barrage ne bougera pas. Si vous voulez le faire sauter, vous n'avez qu'à venir. On verra bien si vous arrivez à la défoncer."
" Ouais! Alfred a raison. Amenez vous un peu! Vous allez voir ce qui va vous arriver! Le Tour à Oundjo, passera pas. Allez dire ça à vos supérieurs! Bande de colonialistes! Toujours à enquiquiner les Kanak. Mais s'il s'agit de réprimer des Blancs, vous n'existez plus. C'est ça, votre Justice? "
"Cette fois ci, vous n'irez pas tromper les vieux. C'est nous qui tenons le barrage. C'est nous les jeunes qui décidons. Le temps est fini où vous preniez les vieux pour des imbéciles. Nous on ne marche pas dans vos salades. . Nous, c'est l'IKS, Kanaky, un point c'est tout. Vous avez trop longtemps roulé nos parents et aidé les fachos. Maintenant, ça va changer. Le peuple en a marre. Vous ne pourrez éteindre sa lutte pour la liberté!"
[Exclamations générales d'approbation]. Les Gendarmes se retirent.
"C'est ça, dégagez! Qu'on ne voit plus vos têtes ici "
A la maison commune, les jeunes filles font la cuisine. Les jeunes gens restent sur le barrage pendant qu'une équipe est à la pêche pour le repas. De temps en temps, des vieux font une apparition sur les lieux du crime. Pas une voiture en vue, venant de Voh ou de Koné. Les Gendarmes doivent sûrement les bloquer dans les villlages. A la Radio, ils ont annoncé le barrage. Le Tour cycliste est parti de Koumac ce matin. Il s'est arrêté à Gomèn, à 7 km de là, où a été décidée une journée de repo . On s'est lancé trop tôt. Il faudra tenir jusqu'à demain. Embêtant. Ça pêche par négligence. Un mauvais point pour nous.
La journée s'écoule sans rides. L'après-midi est ponctuée de coups de téléphone de soutien. Machoro nous appelle pour nous dire de tenir. Fait bizarre, on n'arrive plus à obtenir certains numéros, qui sonnent toujours occupés. Nous a-t-on coupé la ligne?
Ça s'empire. On peut tout juste téléphoner à Bako. Partout ailleurs, négatif. Ça sonne occupé sans arrêt. Qu'est-ce que ça cache? A Koindé-Oui Point, il s'est passé la même chose avant l'intervention des Gendarmes Mobiles. Mieux vaut se préparer au pire.
Vers 16 heures, retour des représentants de l'ordre. Cette fois ci, ils viennent délivrer l'ultimatum. Des Gendarmes Mobiles sont arrivés à Koné. On est bon pour leur rouleau compresseur. A moi Zola! J'accuse ton pays d'avoir été le mien tant que son apparence s'appelait liberté et de devenir un maître étranger lorsque, sous l'apparence, on découvre les chaînes qui lient cette liberté.
C'était bien un ultimatum. Les jeunes les envoyèrent poliment promener -. Le Tour ne passe pas et personne avec -. Qu'ils viennent donc -! Kanaky n'est pas la France -. Les jeunes sont remontés :
" -Eh, les copains, vous avez jamais vu une fusée?" - "Non!" - "Alors, regardez moi quand les grenades vont commencer à péter de partout. Vous verrez seulement la poussière. De Mouao, plus rien. Là haut sur la montagne, je serais. Le champion du monde de course, à côté de moi, ce sera de la rigolade"
- "Ça c'est vrai. Si les Mobiles chargent, chacun pour soi. Les matelots d'abord. On abandonne le navire. Sauve qui peut! Voyez les palétuviers. Je crois que je vais tous les emporter tant j'irais vite."
Et tout le monde d'en rajouter et de rire. Une façon comme une autre de s'encourager. Il n'empêchent que les jeunes triplèrent les barrages, mirent des pneus sur la route et les enflammèrent, histoire de créer l'ambiance.
Du côté de Voh, rien. Pas d'apparition de forces adverses pour jeter la crainte dans les esprits des militants. Le danger venait du sud, de la capitale. Les jeunes étaient prêts à supporter le premier choc, avant de céder. Après, ce seraient les barrages mobiles. Nous attendons, très déterminés.
Plus tard, nous attendons, toujours très déterminés.
Plus tard encore, nous attendons, de plus en plus déterminés . . . par l'envie d'une bonne sieste.
6 heures 30. De nouveau les Pandores. Décidément , c'est le grand amour. Cette fois, Milo se mêle à l'échange verbal :
"Je ne vois pas à quoi vous serez avancé en faisant sauter le barrage d'Oundjo. Vous allez en rencontrer jusqu'à Poya. Le Tour de toute façon sera fichu. Ils feraient mieux de laisser tomber. Ce que nous voulons, c'est l'annulation du Tour. Pas le bloquer, le faire annuler. Supprimer ce machin. C'est pourtant clair."
- "C'est clair , mais vous devez comprendre que ce n'est pas facile. Il y a des discussions à Nouméa qui semblent aller dans votre sens. Nous, on est là pour exécuter les ordres. Déjà , nous bloquons la circulation au niveau des villages pour éviter les incidents. On a tous les automobilistes sur le dos. Vous pouvez comprendre cela."
Milo imperturbable, devant ses anciens collègues :
"On comprend. On comprend. Mais le barrage reste. Le Gouvernement devrait faire attention avant de provoquer des vagues avant les élections. Une étincelle et tout Kanaky pourrait s'embraser. Attention, casse-cou! Vous nous dîtes que vous attendez des ordres. Nous, on se bat pour conquérir notre liberté et reprendre possession de notre pays. Nous savons qu'il faudra faire des sacrifices, que des nôtres mourront, que le sang coulera en abondance, versé par vous les Français. Si c'est le prix à payer, nous le paieront sans hésiter. Le prix pour avoir le droit enfin de se tenir debout, comme des hommes. Cela aussi, vous pouvez le comprendre."
- "Monsieur Téin. Ça, c'est de la politique. Les choses s'améliorent doucement. Il faut de la patience. Notre rôle est d'éviter les incidents graves entre vous et les colons. Croyez moi, ce n'est pas toujours facile. On essaie de faire de notre mieux. . . Bon! Sur ces bonnes paroles, on va vous quitter."
Depuis qu'il était devenu certain que la charge de la Gendarmerie légère et lourde n'aurait pas lieu, le téléphone s'était mis à fonctionner comme par hasard. Le contact avait pu être établi avec Eloi, qui nous avait fortifié dans notre résolution de ne pas céder à un quelconque chantage. Il avait confirmé que des négociations avançaient dans le sens d'une annulation du Tour. En peu de mots, tenez, on tient le bon bout! André Gopéa avait apporté ses encouragements et s'était inquiété du niveau de notre sécurité.
Le soir tombe. Un rideau sombre s'abaisse sur l'horizon. Des feux s'allument sur les barrages. Nous nous installons dans une nuit d'attente. L'espoir hante nos âmes, comme une ombre fugitive. Les Mobiles n'ont pas chargé. Paris a dû donner des ordres. Le Tour ne peut plus avoir lieu sans se transformer en Tour de la dérision. La Caldochie triomphante ne fera pas son tour de Calédonie. Ce spectacle de Blancs, fait pour des Blancs, doit s'arrêter au seuil de la maison jusqu'alors ignorée, méprisée, de Kanaky.
Le matin s'est levé sur des corps immobiles, éparpillés parmi les branchages qui constituent les barrages. Le silence plane sur un spectacle figé. Une brise légère bouscule les cendres froides des feux éteints. Rien ne bouge de ces formes assoupies, allongées à même le bitume glacé. Ecrasés de fatigue, les garçons se sont endormis sur place. Le chant du coq qui arrache chaque matin le soleil au sommeil ne les a même pas fait frémir. C'est le matin d'un jour nouvea , au pays du séjour paisible. Un fugace instant de bonheur. Levez vous, frères! La lutte continue.
La Radio annonce le maintien du barrage à la tribu de Oundjo. Ce dont nous sommes sûrs est que les cyclistes passeront en voiture devant nous. Nous ne savons pas s'ils vont remettre cela à Koné ou plus loin. Peu probable. Il nous faudrait une garantie. L'annonce de l'annulation du Tour, nous satisfera, complétée par la parole de Machoro et Gopéa.
Les Gendarmes, l'air de ne pas y toucher : "Vous ne trouvez pas que vous exagérez?"
Les jeunes : "130 ans de colonisation, vous ne trouvez pas que c'est un peu trop?"
Les Gendarmes : "Oh! Nous, pour ce qu'on en dit."
Les jeunes : "Et nous donc! Pour ce que nos protestations ont l'air de servir."
Les Gendarmes : "Bon. Très bien. Nous allons transmettre."
L'attente est un moment immobile dans le temps, une concentration d'énergie apparemment inutile, attendant de se décharger ou de se voir neutraliser.
10 heures 30. Retour des argousins. Objet de cette visite inopinée. La suppression du tour est acquise à la majorité des consultants. L'annonce sera faite à la Radio. Maintenant vous allez le lever ce barrage! Eh, là! Minute papillon. Nous attendons confirmation de nos élus, Eloi et André. Il ne s'agit pas de nous rouler dans la farine. Aussitôt reçue cette confirmation, on lève les barrages."
Les Gendarmes , circonspects : "Vous ne faîtes vraiment rien pour nous faciliter la tâche, pas vrai!"
- "Chacun son boulot. Nous, on travaille pour l'IKS, et vous pour le colonialisme. C'est normal, non!"
La confirmation arrive. Il n'y a plus qu'à lever les barrages. Question à mille francs : qui va nettoyer? Nous, pas question! On se retire, c'est tout. Nettoyer, c'est le travail de l'administration. Le Service des Travaux Publics s'y refuse. Un, deux, trois, le Sous-Préfet réqisitionne les équipes des Travaux Publics de Koné. En moins de deux, c'est propre.
Nous allons faire la sieste. Le convoi peut passer. Il est devenu sans intérêt. A la différence des colons, nous n'allons pas nous repaître de l'échec de l'autre. La file de voiture passe dans l'indifférence de la tribu.
A vrai dire, je ne pourrais même pas vous donner un aperçu de la réaction des autres. Cela faisait un moment que nous n'achetions plus le Journal-tambour. Oui , me direz-vous, mais le Journal télévisé et la Radio? Nous n'en étions pas des fanatiques.
Nous continuons sur notre lancée. Prochaine étape, le domaine Berton. Voyons un peu si les garçons sont volontaires :
"Dîtes voir, les hommes! Vous êtes volontaires d'office pour aller à Pouembout?" - Pouembout, on n'est jamais allé là bas. Au pied de la chaîne. Il doit faire froid là haut."
Les copains ne sont pas enthousiastes :
"Froid là haut. Je connais. Le froid n'est pas à craindre. Il y a une grande maison en dur et un grand hangar, de quoi loger tout le monde. Là bas, le cerf, c'est comme ça [geste qui indique beaucoup], cerf ou bétail sauvage. Pas de problèmes. On sera bien nourri. La chasse est terrible là bas. Vous pourrez emporter les fusils de chasse, il y a du gibier à ne pas savoir qu'en faire."
En réalité, je répétais les vantardises d'un autre. Parler du gibier réveillait chez les jeunes l'instinct du chasseur. Ils se levèrent d'un seul mouvement :
"C'est ce que je disais à Soa. Moi, je suis volontaire d'office pour l'occupation chez Berton, du moment que c'est pour la lutte. Toujours prêt. . . pour Kanaky."
J'étais rassuré : "Cela fait plaisir de voir des militants comme vous On partira vendredi matin, sans faute."
- "René, à quelle heure le départ?"
- "10 heures pile, l'heure des Blancs, pas l'heure kanak avec une demi heure ou une heure en plus. L'heure des Blancs!"
Vendredi 14 Septembre 1984.
Les garçons sont contents. L'état des lieux est tel que je l'avais décrit. Maison en dur, hangar, vallée riante, soleil timide. La boue gâche pourtant ce tableau idyllique. Il a plu la veille. On piétine dans cette boue. Il faut pousser les voitures pour passer les ruisseaux. Ce n'est pas la joie, la dénivellation se pose là. Espérons le soleil pour demain.
La foule, si l'on peut dire, arrive. Venant d'Oundjo, de Bako, de Koniambo, de Netchaot, de Waté. Le petit-chef de Bopope fera une apparition. Les délégations étrangères se résumeront au GFKEL, et Danielle Prébin accompagnée des deux Néo-Zélandaises, étudiantes et oiseaux de passage. Il faut ajouter deux Javanais et un Blanc, de la section de l'Union Calédonienne de Pouembout. Il y a là Bellaz, ou si l'on préfère Ben el Hadj, dont le domaine a été revendiqué par les Oundjo et qui aujourd'hui leur verse une location. En voilà un qui accepte la coutume comme garantie et en est satisfait. Le seul échantillon connu.
Les offrandes traditionnelles se succèdent, se ressemblent, se terminent. La vieille Mereatu se démène. Elle est partout. Elle nous accueille chez elle. C'est certainement la militante indépendantiste la plus dynamique de la commune de Pouembout. Un petit défaut était cependant évident. Elle travaillait pour son intérêt, un intérêt trop bien compris.
Mais alors que vient faire le Comité des Terres avec une telle personne? Où commence notre erreur?
Les grandes réunions publique sont terminées depuis quelques temps. Les décisions sont prises par les Délégués, consultés individuellement lors des occupations. Le Comité vit sur sa lançée. Les réunions ne servent plus à la diffusion du message à l'adversaire. Les informateurs commencent à prendre peur. Quelques raclées par ci, par là, les ont convaincus. Le grand chef Poadja n'habite presque plus à la tribu. Les Kanaks ne lui servant plus de vache à lait, il va tenter sa chance du côté des politiques, usant encore de son titre de grand chef administratif.
Cette manière de procéder permet d'éviter les grandes séances d'auto-critique. Ce qui est un tort. Car si les critiques font mal, elles sont nécessaires pour ne pas dévier de la route sous prétexte d'adaptation à des situations particulières . C'est malheureusement ce qui nous est arrivé dans le cas de Mme veuve Mereatu.
Pouembout ne bougeait pas. Le Délégué de Waté, Paul Goromoto, ne faisait rien depuis bientôt trois ans à propos des revendications. L'affaire de Népoui nous avait amené à penser que sa stratégie personnelle était de bloquer toute évolution des revendications sur la commune. Qu'il fût notre Délégué nous avait empêché de chercher quelqu'un pour le remplacer. Je m'étais envoyé la route à pied plusieurs fois. J'avais fini par abandonner. Je me crevais pour rien. On s'était même aperçu qu'il n'avait mis personne dans le secret de son arrangement avec le Comité des Terres. Tout cela sentait le soufre.
Aux premiers temps de l'annonce du projet de Port-Franc à Népoui, la revendication des authentiques clans maîtres de la terre avait été fait, sur Népoui et une propriété voisine de 3.000 hectares. Le camarade Paul s'était offusqué de notre initiative, qui le plaçait en porte-à-faux vis à vis de Jean-Marie Tjibaou. Il n'avait même pas été capable de s'occuper de terres que des Blancs membres de l'UC voulaient vendre. Bilan : trois ans de perdus à Pouembout. Il fallait bouger.
C'est à partir de l'occupation de Poinda que la vieille Mereatu fit son apparition, en compagnie d'un sympathisant européen de Pouembout, petit colon de son état. Elle revendiquait pour son clan, les Pwacido , éparpillés entre Oundjo, Bako, Waté et Nétéa, une propriété de 500 hectares rachetée par l'Office Foncier. A Poinda, elle s'était fait rabrouer par Moïse de Noelly, mais elle n'avait pas lâché le morceau. Des réfugiés argentés étaient venus s'installer à Pouembout, attirés par la tranquilité de la commune. Pas n'importe quels colons. Des racistes invétérés qui avaient l'habitude de tirer sur les Kanak, à Houaïlou et Poum, leur commune d'origine. Il fallait bloquer ce mouvement . Nous n'avions plus aucune confiance dans l'homme de l'UC à Waté. Encore un qui s'arrangeait pour ne pas être là dans les actions et qui se posait là pour discourir.
Contrairement à notre ligne de conduite, nous allions aider un clan, appuyant notre décision sur la situation particulière de Pouembout, où la population avait été soit massacrée très tôt, par des marins anglais, puis les soldats français, soit déportée aux Iles Bélep, à l'extrême nord du Territoire. De rares fugitifs s'étaient éparpillés parmi les clans alliés de la région. Nous intervenions pour le clan Pwacido sans chercher à rattacher la revendication à une tribu spécifique. C'était un précédent, peut-être dangereux, qui allait nous mettre en contradiction avec les principes du Comité. Moïse avait prévenu à sa façon que le Comité ne devait pas devenir une entreprise commerciale récupérant des terres pour des particuliers. Je ne défendrais pas ce que nous avons fait alors.
La propriété Videau fut laissé au clan Pwacido. La vieille Mereatu put s'installer dans ses murs. Notre intervention n'avait été en ce cas que verbale et écrite. Nous la pensions satisfaite. Mais elle remit ça à propos d'une propriété voisine, de 500 hectares, rachetée par Robert Monvoisin, celui de Pidjène. Même là, elle n'était pas satisfaite. Sur sa lançée, elle parlait de revendiquer la moitié de la commune. Ça sentait le moisi. Lors d'une réunion en comité restreint, on dut lui mettre les points sur les i. Le chef du clan présenta une offrande à Waté, ce qui signifiait qu'il se désistait des droits des siens en faveur de la tribu. Il était temp. La vieille commençait à se prendre pour Lafleur. Restaient en lice, pour le domaine Berton, des gens de Koniambo, Waté et Bopope. Le clan Pwacido de Waté en profiterait comme les autres membres de la tribu. Sa parole aurait cependant plus de poids.
Notre intervention chez Berton était ainsi notre deuxième, la première comportant une action physique, à l'encontre de l'Office Foncier, avec lequel les relations devenaient très tendues.
Dans le moment les explications sont terminées. Les discussions se portent sur les préparatifs de la Convention du mouvement indépendantiste, sur les bruits colportés par Radio Cocotier. On parle, entre autres points soulevés :
- de la constitution d'un Front de Libération Nationale. . . Pas possible!
- d'un Gouvernement Provisoire. . . Super!
- d'une Stratégie de lutte sur le Terrain. . . Terrible!
- d'une Sortie immédiate des Institutions. . . Ça , c'est des types!
- de Lutte jusqu'à l'Indépendance et la Victoire. . . Vive Kanaky!
Tout pour construire l'espoir d'un peuple, tendu vers un avenir où il sera maître de son pays, maître de son destin. Personne ne me dira qui je suis, ni ce que je dois faire. Je serais un homme debout, un homme libre.
Des Conseillers Territoriaux RPCR, Auguste Reybas pour ne pas le nommer, allaient chanter partout que l'indépendance signifiait : plus de pain, plus de beurre, plus de confiture. De quoi rire lorsque 95 % des hommes et femmes des tribus n'ont pas assez d'argent pour se payer du beurre d'Australie tous les jours. Il faut apprécier la qualité de la ligne de défense caldoche, ayant recours à un vieux qui, devant l'éventualité de se voir balancer par les instances de son parti, avait menacé de passer au Palika (il savait qu'on n'aurait pas voulu de lui à l'Union Calédonienne et que la menace d'y aller à nouveau n'eût pas été crédible). Entre nous, le plus ennuyé aurait été le Palika.
Les jeunes racontent au sujet de Reybas une histoire pour se moquer de sa façon de parler le français, ce qui en soi n'est pas une honte. A l'occasion de la venue à Houaïlou du Président Giscard d'Estaing, en compagnie de Madame, le vieux avait bien fait les choses. La table débordait de victuailles : bougnats, langoustes, crabes, viandes de toutes sortes, dont le fumet vous mettait l'eau à la bouche. Le Président et Madame s'assoient. Les invités font de même. On dit la prière du repas. . . Amen! Le vieux reste debout, attentif aux désirs de ses illustres invités. Madame la Président le remarque et s'adresse à lui : "Monsieur Reybas, dîtes moi, vous n'allez pas manger?" Le vieux devient cramoisi et réplique en bredouillant : "Mange d'abord Madame! Je mangerais derrière pour toi."
Revenons à nos moutons après cet humour un peu tendancieux. Le vieux Fessard, comme à son habitude, est partout à la fois. Il rassure, encourage tout un chacun. Son habitude est d'aller voir à l'avance un devin pour qu'il protège la journée d'aujourd'hui. C'est tout bénéfice et comme cela on ne risque rien. Zut! La pluie se met de la partie. Espérons que cela ne va pas durer toute la nuit. Ça s'arrête, mais c'est une pluie du genre : je pars et je reviens. La poisse!
Il y a trop de monde pour dormir tous dans la maison. Les femmes s'installent dans le hangar et dans une vieille maison proche. Les vieux occupent la maison en dur. Les jeunes dormiront dans les voitures ou veilleront autour des feux. Ce n'est déjà plus l'idylle promise par moi. Pour le moment, ils me le font remarquer en riant.
La nuit sera froide. On se réfugia avec les garçons sous la bâche de la Datsun de Fessard. Pas très agréable avec la pluie qui passait à travers . Le matin est brumeux. Il faut bouger pour se réchauffer. Un bon café chaud avec du pain sans beurre. Nous n'attendons pas que tout le monde soit éveillé et prenons notre poste de guet sur les crêtes dominant Pouembout. En avant dans la gadoue. Il parait que c'est bon pour le teint. OK! Nous occupons notre poste. Le paysage est extraordinaire. La Nouvelle Calédonie n'étant pas très large, il suffit de monter sur une colline pour voir au loin jusqu'aux récifs.
Nous suivons les allées et venues des personnes et de deux voitures tous terrains chargées de matériel. La caravane revient, s'arrête, des silhouettes s'agitent près de la barrière. Que font-ils? On dirait qu'ils montent une case symbole en tôle. Oui, c'est ça. Ils plantent des poteaux. Ah, bon! Ils changent d'endroit. Pas si durs à la peine, les camarades! Ils ne cherchent pas la difficulté.
La journée s'étire, calme. Je vais faire un tour à la case-boîte en fer, pour tailler une bavette avec l'équipe. Durant l'après-midi, à part le passage de Monvoisin pour aller chez lui, rien à signaler. Les jeunes me demandent :
"René, les cerfs, les cochons, le bétail sauvage, c'est où tout ça?" Il est vrai qu'on n'a rien vu. Ils ont dû se transformer en courant d'air : "Eh , les hommes! J'ai pas déconné. Tout ça, c'est là. Mais il faut marcher, et marcher dans la boue. Alors, si vous êtes volontaires, c'est tout droit. Il faudra revenir une autre fois avec le beau temps. " - " Oui. Et comment reviendra-t-on? A pied! "
Au soir tombé, on mangea tous dans la maison. On dressa le bilan : pas grand chose à dire. Les cavaliers de Netchaot nous quittèrent. Je repris le poste sur les crêtes avec les Oundjo. Le fils du vieux Fessard, Roger, vint nous rejoindre. Les gars jouaient aux cartes à la lumière des lampes portatives, mais ils finirent par s'écrouler de fatigue sur une bâche. La pluie tomba pour ne pas changer. On replia la bâche, heureusement assez large, sur nous, et l'on essaya de dormir. L'un d'eux exprima une protestation :
"Eh , abruti de Blanc! Tu nous avais promis qu'on dormirait au chaud dans une maison en dur. Regardes où on est, dehors, sans couvertures et en plus sous la pluie. Tu peux rire, mais tu ne m'y reprendras pas."
Des exclamations d'indignations lui répondent : "C'est vrai qu'il nous a roulé, cet abruti de Blanc! Il fait froid, il pleut, c'est plein de boue. Il a raison, c'est la dernière fois."
- " Oh, les frères! De quoi vous plaignez vous? Vous avez le ciel par dessus votre tête, le bon air, le contact avec la nature. Un vrai pique-nique campagnard. En France, il y en a qui paieraient pour être à votre place."
Les gars rigolent : "Vas te faire voir, sale langue fourchue!"
- "Dîtes donc , quand vous vous êtes engagés dans les Rastas Mau-mau, vous avez signé pour en baver. Alors, faut pas vous plaindre. Vous êtes servis."
Pour ceux qui ne seraient pas affranchis, dans ce doux pays pleins de problèmes, chaque tribu, chaque quartier possède sa bande. A Oundjo City, elle a voulu se prénommer les "Rastas Mau-mau" , par rapport à la révolte du Kenya. A Bako, elle a choisi le nom des "Mal-aîmés".
La nuit est dure. Pliés en quatre, en position foetale, on tente de dormir. Je me lève de dessous la bâche aux environs de quatre heures du matin : "Eh , les gosses! Je vais chercher du café." .
Je descends, piétine et me plante dans la boue. Arrivé à la maison, apparait un banc libre avec un coussin. Le café attendra le jour. Je pourrais tomber et le renverser. Je dormirais bien un tout petit peu. Je m'allonge et m'endors aussitôt. C'est la vie.
J'ouvre les yeux à 7 heures 30. Les autres, restés sur place, doivent en faire une tête! Ah! Soulagement. Quelqu'un est allé leur porter du café. J'ai le temps.
Le temps passé, je monte à la position occupée par les Rastas. Après les récriminations d'usage, nous retournons à la maison. Ce sera le retour à la tribu après les allocutions d'adieu. Une action de routine, ces jours là.
La Convention du Front de Libération Kanak Socialiste nous attendait. Le départ immédiat pour Nouméa s'imposait.
Nouméa. Ville sans âme! D'un ennui profond, ville dérisoire, qui tente de se créer par l'argent un univers intellectuel et artistique sans échos, où les librairies ne vendent que la culture Pivot. Ville facade, création du racisme et de la bêtise. Ancien port de guerre, conçu à l'époque comme un "pistolet braqué contre l'Australie"!
Comme à l'habitude, je vais voir André Gopéa au Conseil de Gouvernement. Je lui raconte nos activités. Il me renvoie la balle en parlant des secousses internes au Front Indépendantiste. Le panier de crabes s'agite. Tous adoptent un langage virulent , à part le LKS qui pratique le "Wait and see". Mais il y a toujours la même contradiction au milieu des mots FLN et Gouvernement Provisoire : ce fameux Festival des Arts du Pacifique, qui doit se tenir à Nouméa et dont le financement est couvert au moyen d'une enveloppe de 3OO.000.000 de Frs CFP. C'est un obstacle de taille, révélation de la réalité derrière la volonté de l'Union Calédonienne de mener des actions conséquentes sur le terrain. Il y a deux possibilités. Ou l'UC abandonne le Festival et prouve ainsi sa volonté de sérieux, ou elle veut le maintenir et dévoile ainsi son désir de manipuler les autres Partis, en leur laissant le sale boulot. Aux dernières nouvelles, Jean-Marie Tjibaou ne veut pas se séparer de son Festival-jouet. C'est inquiétant.
Dans l'équipe, le FULK a une position en flèche. Le Palika reste sur l'expectative, prudent. L'UPM défend les mêmes thèses que le FULK. Le LKS suit en apparence, affirmant son opposition de principe à l'UC sans trop se mouiller sur le reste. Le PSC, égal à lui même, approuve toutes les discussions. L'UC, Eloi Machoro en tête, monte au créneau. Tout semblerait baigner dans l'huile, s'il n'y avait l'obstacle du Festival de Jean-Marie Tjibaou, prévu pour le mois de Janvier, un mois après le boycott des élections.
Une telle position marquait une méconnaissance totale du ras-le-bol de la base e( des possibilités de mobilisation qui en découlaient. Personnellement, je ne comprenais pas comment les Indépendantistes kanaks pouvaient fonder un Front de Libération Nationale et un Gouvernement Provisoire, pour un mois plus tard participer à un Festival rassemblant à Nouméa, vitrine du monde caldoche, les pays de tout le Pacifique Sud. On attendait des milliers de gens à cette occasion. Les hôtels et les restaurants seraient pleins. C'est à dire qu'il y aurait du fric à gagner en perspective pour des gens qui venaient vous cracher à la figure. Le maintien d'une telle manifestation était incompréhensible , à moins qu'il ne se soit agi d'une forme de garantie donnée au Gouvernement et à la Droite affairiste.
22 Septembre 1984 , Convention Indépendantiste à "l'Océanic" .
Première impression : beaucoup de monde, environ trois cent à trois cent cinquante personnes. Tout l'aréopage politique du mouvement est présent. Ça bruisse de partout. Le quartier majoritairement caldoche de Logicoop n'est pas loin, mais cela est sans importance, notre sécurité est assurée. La grande salle du haut est pleine. Des camarades de la Ligue Communiste Révolutionnaire sont présents. On se regroupe par affinités politiques. Milo Téin et moi représentons le Comité des Terres à titre d'observateurs. Le GFKEL est là, par sa Présidente et quelques militantes. Une quinzaine de syndiqués de l'USTKE entoure Kötra Uregei. L'Union Calédonienne est venue en force. Le FULK fait bonne figure. L'UPM n'a pas fait de trop gros efforts quant au nombre. Jean-Louis Dion est dans son élément, il brasse beaucoup d'air, malgré sa voiture venant d'être détruite par un attentat. Le Palika non plus n'a pas rameuté ses militants, qui ne sont là qu'à titre d'observateurs, comme nous pas encore partie prenante.
Eloi Machoro préside les débats. Devant l'espoir qui nait, chacun est sur des charbons ardents , la méfiance pas encore morte. Machoro l'a-t-il emporté cette fois dans son Parti? Le mystère n'est pas encore éclairci. Le discours d'ouverture est fait par le vieux Député Rocq Pidjot, puis chaque Parti explique sa position. Personne ne fera le bilan de la période du Conseil de Gouvernement. Chacun s'accorde à dire qu'il faut bouger, que le Gouvernement français s'est moqué de nous.
Entendre cela de la bouche de ceux qui en ont profité parait assez cocasse. Ils rendent le Gouvernement responsable de leur incapacité à contrôler la machine coloniale qu'ils avaient naïvement tenté de dominer. Cette Convention semble se bâtir sur des points d'ombre. On l'a baptisé dès le départ Congrès du FLNKS alors que ce dernier n'est pas même encore fondé. Comme si l'on voulait obliger les divers mouvements à y adhérer sous peine d'être considérés comme traîtres à la cause nationale.
Il y a également le fameux voyage en Lybie de militants kanak sous la houlette de Yann Celene Uregei et d'Eloi Machoro. Un voyage dont le secret théorique a fait l'objet de tant de divulgations que l'on se demande s'il ne s'agit pas d'une opération d'intoxication , à la fois du Gouvernement français et du peuple kanak, pour renforcer ce dernier dans sa détermination de lutter. Au Comité des Terres, nous n'avons pas été mis au courant des raisons du voyage, même s'il semble qu'en deux mois , l'apprentissage ne pouvait être que limité. Toutes les personnes à qui je pose des questions ignorent les réponses. Sans remettre en cause le principe, je conteste le choix de Kadhafi. Le leader lybien est célèbre par ses volte-faces. Nombre de ses anciens alliés ont eu l'occasion de s'en mordre les doigts. Le retour des militants, choisis dans différents Partis , sera folklorique. Ils furent accueillis à l'aérodrome de la Tontouta par des camarades syndiqués qui claxonnèrent tout le long de la route jusqu'à Nouméa. Ambiance curieuse, d'autant que l'USTKE fut prévenue au dernier moment et qu'il faillit n'y avoir personne pour les accueillir.
Dans les différents discours apparait une discordance quant à la signification du sigle FLNKS. Pour des gens comme Yann Celene Uregei, le FLN doit devenir le parti unique du peuple kanak , les Partis et mouvements divers fusionnant dans le grand moule offert. Plus maneuvrière, l'UC considère le FLN comme une structure d'appoint, indispensable à l'évolution de la lutte. Les mouvements et "groupes de pression" doivent conserver leurs organisations propres. La direction politique resterait le fait du FLNKS. En gros, le décodage du discours pourrait donner ceci : on se bat ensemble jusqu'à l'indépendance, puis chacun reprend ses billes pour des élections "au finish".
Cependant chaque groupe de pression devait s'investir dans les structures, parallèles aux siennes, du FLNKS. Cela donnait dans la pratique des formations politiques extérieures aptes à pratiquer un coup d'Etat à l'intérieur du FLNKS ou à le liquider.
L'ensemble des intervenants affirme la nécessité du refus de voter les régions Lemoine. Par un boycott massif, actif ou passif, mais les gens ne restant pas passivement chez eux : le peuple dans la rue. L'image soulève l'enthousiasme. C'est l'euphorie. Mais le LKS déclare tout à trac mettre comme condition à son accord pour le boycott la démission immédiate de toutes les institutions, à l'exception des municipalités .
Silence profond, un ange passe, chargé d'intentions ambigües. Nidoish Naisseline précise : "Quand nous disons démissionner de toutes les institutions coloniales, cela veut dire de l'enseignement colonial, des banques, des différentes administrations. Pas seulement du Conseil de Gouvernement."
Là, ce n'est plus un ange qui passe, mais un B 52 américain. Chacun réfléchit intensément, dans un silence à couper au couteau. Démission du Conseil, c'est compréhensible. Le reste ressemble à la recherche d'une porte de sortie. Question : "Veulent-ils coincer l'UC ou coincer tout le monde?" La voix de Nidoish s'élève à nouveau :
"Si cette condition n'est pas remplie, nous nous retirons. Nous ne sommes pas chauds pour le boycott, mais s'il faut faire le forcing, autant s'y mettre sérieusement!"
On a compris. Le LKS préfère jouer en solo , même si pour le moment ses motivations restent obscures. Un brouaha part de la salle. Le FULK ne peut être d'accord avec l'ultimatum qui vient d'être reçu. Le Palika intervient pour condamner l'attitude des camarades. Nous rejetons la position du LKS à l'unanimité, et nous demandons ce qu'elle cache.
Jean-Marie TJibaou, impassible : "Si les camarades du LKS veulent partir, qu'ils le fassent. Nous ne pouvons les retenir contre leur gré." Il ne rate pas une occasion de se débarasser d'éléments gênants. Attendons nous à ce que le LKS s'en tire par une pirouette. Suspense. Les camarades se lèvent, quittent la salle, prennent l'escalier et disparaissent.
Le LKS ne fera pas partie du FLNKS. Il savait dès le départ que personne n'accepterait sa position étrangement intransigeante. S'il s'était contenté de la démission d'un Conseil de Gouvernement qui n'en avait plus que pour deux mois, il aurait eu satisfaction. Mais là? S'ils ne veulent pas se mouiller avec le FLNKS, espérons qu'ils observeront le boycott. Sinon les bruits voulant qu'ils aient déjà passés des accords avec le Gouvernement seraient considérés comme fondés.
Ainsi, premier épisode égal FLNKS moins un. Dommage!
Cette mise en scène nous aura permis de constater le peu d'enthousiame des principaux intéressés à quitter le Conseil de Gouvernement, même à deux mois de l'échéance électorale. Drôle de situation quand même, où le chef de l'exécutif légal prépare un coup d'Etat contre l'Etat colonial, au vu et su de tout le monde, soutenu par des camarades entraînés en Lybie .
Blague à part, la ferme intention de ne pas démissionner était révélatrice. Les limites de la lutte à entreprendre s'en réduisaient singulièrement, au regard de la volonté réelle des acteurs.
Des Commissions s'étaient formées :
1. Constitution, nom et drapeau du pays kanak. Responsable, l'UC.
2. Organisation unitaire du FLNKS et Charte pour la lutte. Responsable, le FULK.
3. Programme d'action et créations d'institutions nouvelles (le Gouvernement Provisoire) . Responsable, l'UPM.
4. Le Socialisme en pays kanak. Responsable, le PSC.
Dans ces Commissions, seule l'UC possédait la pratique des procédures de discussion collectives. Elle seule pouvait présenter un dossier, avec diagrammes à l'appui. Ses membres dominaient le débat sans conteste. Les autres n'avaient amenés que leur personne, pas de travail de fond. Placés d'entrée de jeu en position défensive, ils se trouvaient réduits à se battre sur les positions de l'UC.
Il y avait là un manque de sérieux évident, de la part des camarades qui critiquaient l'UC et n'arrivaient même pas avec des discours préparés à l'avance. Il était normal dans ces conditions que ce soient les thèses de l'UC qui prévalent. L'UC présentait une Constitution toute faite. En face, pas d'autres projets précis. La proposition de Machoro quant au drapeau fut retenue. Un beau drapeau. Rien à redire.
La Commission du Socialisme en pays kanak - j'aurais préféré Socialisme kanak - fut bercée de propositions UC. Un jeune caldoche, boutiquier de son état, nous présenta un projet de monopole des importations dans le cadre d'un Office qui redistribuerait de façon impartiale les biens de consommation et au même prix pour tout le monde. De façon à interdire les pratiques déloyales des Grandes Surfaces et à consentir les mêmes avantages à tous. Tous les commerces feraient transiter leurs commandes par l'Office, qui en profiterait pour mettre sur pied des achats groupés de façon à permettre aux petits commerçants de bénéficier des mêmes pourcentages de réduction que les gros. Cet Office serait financé par un % pris sur les transactions. En peu de mots, les gros requins seraient obligés de financer les petits aux dents longues. C'était ingénieusement autoritaire, mais où le socialisme se cachait-il là dedans?
Pour ma part, j'exposais que l'initiative privée et son corrolaire, la marge bénéficiaire, ne devait pas être muselées dans un aussi petit pays que le nôtre. Seule l'initiative privée pourrait faire décoller une économie condamnée à rester à un niveau modeste. S'engager dans une forme de mégalomanie économique n'assurerait que de se retrouver endetté et politiquement dépendant. Mais des limites devaient être imposées au capital, par une prise de participation obligatoire, et progressive, des pouvoirs publics dès qu'il dépassait un certain pourcentage de l'activité économique du pays. Cela permettrait d'éviter que dans un si petit univers, le capital ne parvienne à contrôler l'Etat, créant de ce fait un déséquilibre insupportable. Si les acteurs sociaux jouaient honnêtement leur rôle, le chef d'entreprise pourrait obtenir plus de statisfactions de par ses responsabilités et son prestige, facteurs sociaux trop méconnus, que par l'accumulation de signes extérieurs de richesse, ce qui rejoindrait les principes opérationnels de la société mélanésienne, et pourquoi pas, de la société suédoise. Les sociétés étrangères devraient fonder des sociétés d'économie mixte locales pour avoir le droit de participer à l'exploitation de nos richesses naturelles. Ce qui est le système mis en place par l'Arabie Séoudite.
J'avais ainsi exprimé une position en désaccord avec celle de l'UC. L'exemple africain, où la plupart des Offices d'Etat s'étaient transformés en gouffres financiers , devait être considéré comme un sérieux avertissement. L'Etat pouvait beaucoup. Il ne pouvait pas tout.
De toute façon, depuis les actions du Comité des Terres, nous avions l'habitude que l'UC ne tienne jamais compte de notre opinion. Seule Sa vérité avait force de loi. Le Congrès du FLNKS allait en fournir une brillante démonstration. Dans la Commission 3, Jean-Marie Tjibaou avait complètement noyé l'UPM. Déroulant un organigramme, il avait brillamment exposé son sujet :
" Il est évident que les membres du Gouvernement Provisoire devront disposer de ce que l'on peut appeler un salaire. Pour couvrir leurs frais de représentation, pour que leur temps ne soit pas pris par des soucis d'argent, pour, etc, etc. . ."
Le Président du Conseil de Gouvernement octroyait généreusement 200.000 Frs CFP au Président du Gouvernement Provisoire de Kanaky et 120.000 Frs à chacun de ses Ministres. Pour nous, dans les tribus, il s'agissait de salaires à la fois fabuleux et ridicules. A l'heure où le discours officiel encensait le sacrifice du peuple, les chefs de ce même peuple marquaient les limites de leur sacrifice. Pour assurer des rentrées en argent, les Comités de Lutte de chacune des régions de Kanaky devront verser chacun une certaine somme au grand argentier du FLNKS. Tout était disséqué. Les gens à revenus et les gens sans revenus se voyaient taxés. Kanaky versait son obole. N'était-ce pas normal?
Milo et moi étions en désaccord. Nous aurions préféré que cet argent fut employé par chaque région à acheter du matériel. Les "grosses têtes" n'avaient pas besoin de l'argent de la base, certaines ONG ayant l'habitude de verser des subsides. C'était plutôt la base qui avait besoin d'argent. La ponction aurait dû s'effectuer en sens contraire. Sans matériel, l'ampleur et l'efficacité des actions risquaient d'être réduites à des manifestations de faible amplitude et sans conséquences profondes.
Ce qui était le plus savoureux était que le Gouvernement Provisoire restait sur le Territoire. Pas question d'exil. Je trouvais cela étonnant. Un Gouvernement Provisoire a pour fonction de renverser l'ordre établi, pour s'imposer à sa place. Mais, pour eux, pas question de se dissimuler; à la face du monde, le Gouvernement Provisoire irait librement par les routes de Nouvelle Calédonie. La composition de ce Gouvernement m'acheva :
Président, Jean-Marie Tjibaou;
Ministre des Finances , Yeiwene Yeiwene;
Ministre de la Sécurité, Eloi Machoro;
Ministre de l'Enseignement, André Gopéa;
Ministre des Affaires Extérieures, Yann Celene Uregei.
Jean-Marie faisait coup double : le Président du Conseil de Gouvernement devenait Président du Gouvernement Provisoire de Kanaky.
On peut dire que cela aura été le Congrès de la confusion et de la contradiction. Il flottait aux alentours comme une odeur de manipulation. En premier le LKS, sous prétexte de la construction économique de Kanaky, nous sort un faux prétexte pour se défiler et faire le jeu du Ministre des DOM-TOM. Nidoish Naisseline ira même jusqu'à menacer les leaders FLNKS des foudres de ses karatéka. Ensuite l'UC transforme le Congrès du même FLNKS en une parodie. On édifie des structures de lutte qui décaperont le sol à force de faire du sur place. Mais pour qui roulent-ils donc?
Malgré toutes ces questions, lorsqu'il fut demandé aux organisations de prendre position, je lève la main au nom du Comité des Terres. De mon propre chef, j'engage mon organisation, passant outre à mon rôle d'observateur. Je compte bien emporter une décision avalisant mon initiative à une prochaine réunion. Deviennent membres du FLNKS : l'UC, l'UPM, le FULK, l'USTKE, le GFKEL, le Comité des Terres. Le Palika attend sa prochaine assemblée générale pour se prononcer. Le Bureau Politique sera formé de deux membres de chaque organisation et sera régi par le principe d'une voix accordée à chaque " groupe de pression". L'UPM fut à l'origine de cette décision qu'elle considérait comme la condition sine qua non de la fondation du FLNKS.
Les discussions allaient pouvoir s'engager sérieusement. On décida du drapeau, de la composition du Gouvernement Provisoire. Mais cela échoppa sur le maintien ou non du Festival des Arts du Pacifique, jouet chéri de l'UC. Pour tout le monde, excepté Jean-Marie, Président du Festival, il était hors de question de le maintenir, pour qu'il serve de vitrine à une France socialiste qui nous avait trahie. Nous allions faire un show de nos différentes cultures pendant que les Caldoches allaient faire de l'argent sur notre dos. Il était question de lutte et de sacrifices et l'on allait participer à un rassemblement qui serait la cause de la démobilisation des militants. Nous n'allions pas nous battre pour le boycott pendant que les militants de l'UC préparaient leur Festival. Les actions à venir concernaient tout le monde. Ou bien c'est que Tjibaou nous prenait pour des imbéciles.
Résumons nous : Front de Libération Nationale, Gouvernement Provisoire, égal situation insurrectionnelle, ou bien FLN institutionnalisé, Gouvernement Provisoire poussif et passif, égal situation restant dans le cadre du permissible. Si en plus le Festival n'est pas remis en question, le jeu de l'UC et d'une certaine administration devient par trop transparent .
Les arguments de Tjibaou se rapportèrent aux offrandes traditionnelles déjà faites, aux vieux qui avaient déjà accompli la plus grande partie du travail, à tout le pays kanak qui s'était tant impliqué. Non, vraiment, on ne pouvait revenir sur tout cela. Lui, en tout cas, n'oserait jamais aller trouver les vieux pour leur dire que leurs efforts avaient été en vain et que le Festival n'aurait pas lieu.
Là, je dois dire que je ne suivais pas. On venait de passer deux jours à discourir de la lutte, des sacrifices douloureux dont seraient payée la libération de Knanky, et l'on se refusait à supprimer des festivités qui profiteraient aux hôteliers, aux restaurants, aux agences de voyage, à divers commerces, dont pas un seul n'était tenu par un Kanak. On ne se préparait quand même pas à une promenade au bord du lac!
Manifestement, ces gens vivent sur une autre planète. Ils ne se rendent pas compte que la base va bouger. Autour de Tjibaou tournent des politiciens de couloir . Les seuls hommes de terrain sont André Gopéa et Eloi Machoro. Ce dernier sait avec certitude que les flammes de la révolte ne sont pas loin.
La ficelle est trop grosse pour que nous ne voyions pas les arrières-pensées dissimulées. Mais nous avons tous marché, sûrs que la base allait se charger de corriger la trajectoire. Les actions spontanées des militants en surprendraient plus d'un. Devant l'incapacité des leaders à la prendre en charge, la base finirait par se donner d'elle même une direction plus en accord avec le mouvement, une direction ne pratiquant plus une politique politicienne, mais une offensive adaptée voulue sur le terrain, une direction qui ne passe pas son temps à construire des châteaux de sable.
Depuis deux ans nos leaders avaient occupé l'exécutif par le seul fait du bon plaisir du prince. Ces deux années passées à s'initier à la gestion des affaires publiques locales devenaient, par le simple jeu des mots, la gestion de Kanaky en voie vers l'indépendance. La prise en charge du Conseil de Gouvernement allait permettre, selon YeiweneYeiwene, de faire partir dans les vingt mille personnes indésirables. Au lieu de cela, avec leur projet de Port Franc à Népoui, ils avaient entrepris d'en faire venir.
Durant ces deux années, ils avaient pris goût aux privilèges du pouvoir et certains avaient appris à aimer ce qui l'impliquait. Cela se sentait dans la façon de mener les débats. On voyait ceux qui prenaient le FLNKS pour un instrument qui leur rendrait le pouvoir et ceux qui croyaient au FLNKS en tant qu'outil de lutte pour la libération de Kanaky. Deux conceptions finiraient par s'affronter, l'une visant le court terme et la satisfaction d'intérêts particuliers, l'autre visant le long terme et l'intérêt général, mais sans stratégie bien définie encore.
Nous n'en n'étions pas encore là. L'objectif immédiat était de construire le FLNKS, même bancal. Quant au fameux Festival, après bien des débats, nous eûmes finalement gain de cause dans un vote. Il n'aurait pas lieu. L'UC semblait accepter son échec. De toute façon, comme le disait Machoro, le FLNKS ne devait pas échouer sur cet écueil.
Enfin. J'allais pouvoir présenter un élément positif au Comité des Terres. Mine de rien, je me faisais du mouron. J'avais entraîné Milo dans cette décision imprévue de participer au Bureau Politique. Heureusement que nous avions obtenu à l'arraché l'annulation du jouet de Tjibaou. La discussion allait être serrée, et il y avait pour moi des remontrances en perspective.
Le Congrès prit fin sur la naissance d'un grand espoir populaire. L'unité prenait enfin forme et même le Palika allait se trouver entraîner dans la dynamique ainsi créée. A ce point de son histoire, le peuple kanak avait besoin d'une réelle unité. Ceux qui comme le LKS, ou la Fédération d'Opao, dissidence de l'UC, jouaient le rôle de diviseurs, seraient considérés comme traîtres par rapport à la lutte pour Kanaky. Même si le FLNKS était bancal, sa création répondait à une nécessité historique. C'était aux militants qui se reconnaitraient en lui à en faire une force sans laquelle rien ne pourrait se faire.
L'impression que je retirais du Congrès était mitigée. Si évènements il devait y avoir, je n'en ferais pas plus que les autres. Pas question de se retrouver bêtement en prison ou de ramasser inutilement une balle. Je serais d'une prudence de serpent. Nos caïds étaient des innocents. Ils ne savaient où ils mettaient les pieds. Leurs espérances et leurs illusions dataient déjà d'une génération. La jeune génération était d'une autre trempe. Moi même, je devais la freiner des quatre fers. Où qu'ils soient , les jeunes bougeraient.
J'avais deux semaines devant moi, avant la prochaine réunion du Bureau Politique du FLNKS. Je restais à Nouméa pour des raisons personnelles.
Mais je ne pus participer au Bureau Politique, ayant dû faire un voyage éclair à Oundjo. Les nouvelles trouvées au retour n'étaient pas tristes. L'UC venait d'imposer la révision de la décision d'annulation du Festival, Tjibaou prétendant en faire une manifestation de reconnaissance de l'Indépendance Kanak Socialiste par les Etats du Pacifique . Il pensait réussir cette manoeuvre au nez et à la barbe du Gouvernement Français. Lui et ses proches en étaient encore à concocter de simples gestes symboliques de souveraineté, alors qu'ils demandaient au peuple de lutter sur le terrain. La contradiction frisait l'inconscience. La confiance que je portais à Machoro en prit un sacré coup. De ce fait, je ne pouvais défendre mon choix de participer au Bureau Politique .devant les camarades du Comité des Terres. J'étais dégoûté.
La semaine se passa dans les affres de ma mauvaise conscience. Le samedi suivant, nous n'étions pas nombreux. Seuls les délégués de Oundjo, Bako, Netchaot, Néami, étaient là. Tant pis, c'est eux qui prendraient la décision.
Après les offrandes coutumières et le café, j'attaque le sujet : "Voilà! Avant d'entamer la discussion, je dois vous faire part d'une faute que j'ai commise. . ."
Silence d'incompréhension entrecoupé du bruit de la mastication de tartines de pain : "Vous m'aviez désigné, avec Milo, comme observateur au Congrès du FLNKS. J'ai pris seul la décision d'entraîner Milo à faire partie du Bureau Politique du FLNKS."
Silence consterné : "Je n'ai aucune excuse. Je n'ai même pas d'éléments pour défendre ma position. A vous de décider si le Comité reste ou s'il se retire."
Léon attaqua : "Tu n'avais pas le droit de prendre seul une telle décision. Tu n'avais été mandaté qu'en tant qu'observateur. Si chacun de nous fait ce qui lui passe par la tête, on ne pourra pas travailler. Nous à Netchaot, nous ne pouvons être d'accord. Il faut que tu ailles t'expliquer avec le Bureau Politique et que tu retires la candidature du Comité."
Son opinion fut partagée par tout le monde. Le vieux Fessard condamna cette initiative personnelle qui mettait en danger la cohésion du Comité. L'affaire fut entendue. Le Comité se retirerait , mais travaillerait en faveur du boycott. Les camarades me conservaient leur confiance à condition de ne plus me laisser aller à de telles initiatives.
On passa à la suite, les informations et notre prochaine, et dernière, occupation de terres avant les élections, celle de la scierie d'Honoré Devillers, dans les hauts de Ponérihouen, en appui aux revendications de la tribu de Gwapin.
Vendredi 13 Novembre 1984
Les clans de Gwapin revendiquaient des terres à l'intérieur des limites de la commune de Ponérihouen. Honoré Devillers s'était installé au beau milieu de la chaîne centrale, exploitant forestier, exploitant à tous crins, digne représentant de la Caldochie profonde. A l'USTKE, nous avions pris la défense de ses employés non déclarés, à qui il ne versait que des avances jamais régularisées et sans fiches de paie.
Mais là où nous devions aller ne subsistait plus qu'une scierie désaffectée. Son accès de Ponérihouen se faisait par une route étroite et sinueuse. Il n'y avait pas de risques que les colons viennent nous embêter. La tribu de Goa, en aval, serait mobilisée pour nous soutenir et bloquerait vers l'amont la route qui la traversait, en disposant une grosse chaîne au travers.
Il fallut se rendre sur les lieux à pied. Le route venant de Gwapin était boueuse à cause des pluies. Aux garçons d'Oundjo, j'avais dit que le terrain de l'occupation était à cinq kilomètres de la tribu. En réalité, il fallait se taper quelques vingt kilomètres pour arriver. La vue en longeant la chaîne était superbe. Ce fut une occupation sans problèmes, avec la participation de Waté - à l'exception de son leader - , de Montfawé, Oundjo, Bako, Goa. Quatre jours au milieu de la montagne et dans les forêts. Souvenir extraordinaire pour les jours moroses. Les femmes de Gwapin s'étaient coltinées les casseroles à pied, alors que les garçons étaient arrivés au port avec une seule idée : dormir.
A ma connaissance, Devillers n'est jamais remonté là haut.
Ce fut notre dernière occupation. Le Comité des Terres allait disparaître dans les remous et les contradictions du FLNKS, instrument des leaders de l'UC pour tourner leurs adversaires intérieurs sur la gauche.
Il nous restait trois jours avant le boycott. Les gens de Montfawé venaient de s'emparer des marchandises d'un colporteur qui les volait. Ce dernier n'avait pas porté plainte et les Gendarmes n'avaient pas insisté. On discuta un peu de l'art et de la manière du boycott, puis retour sur Bako.
J'aurais encore le loisir de monter à Netchaot pour voir les camarades là haut. J'avais entre temps démissionné du Bureau Politique. Les raisons données n'avaient pas l'air de plaire à Machoro, mais il avait été rassuré devant notre intention de participer aux actions. A mon retour à Koné, les structures FLNKS s'étaient mises en place. Comme nous n'avions pas défini notre position par rapport au FLNKS, nous fûmes exclus de ses structures locales telles que le Comité de Lutte. Cela ne tirait pas à conséquence pour nous, qui comptions doubler les actions du FLNKS sur le terrain et les orienter pour les rendre plus efficaces. Ce qui était possible en théorie. Nous allions nous heurter dans la réalité à des individus cherchant à profiter des nouvelles structures pour les confisquer en vue d'une accession personnelle aux futurs niveaux de pouvoir. Le modèle en fut le Président du Comité de Lutte de Koné, qui allait passer son temps à se faire de la publicité gratuite.
Les actions allaient devenir une suite de gesticulations sans queue ni tête. Tout cela de ma faute. Par orgueil, j'avais cru que ma décision primait sur celle des camarades. L'abandon des réunions critiques m'avait fait décoller de la réalité. J'avais pris mes désirs pour argent comptant. Farale erreur! Avec notre absence des structures de base, nous nous coupions de toute possibilité d'influer en quoi que ce soit sur la politique du FLNKS. Notre absence, ajoutée à celle du LKS, laissait les mains libres à la direction de l'UC. Notre seul espoir que le boycott ne tourne pas en farce résidait en Machoro et dans les réactions spontanées de la base.
Lors du Congrès et aux réunions du Comité restreint du Bureau Politique, j'avais eu des divergences d'avec Machoro quant à l'organisation du FLNKS. Le diagramme présenté par l'UC ne représentait pour moi que l'ébauche d'une structure politique. Il n'y avait nul espoir, à travers ce schéma, de pouvoir définir une organisation militaire. On allait lancer le peuple dans les actions sans directives, sans responsables, sans matériel, sans stratégie coordonnée. Chaque région allait se débrouiller, livrée à elle même et à son inspiration. C'était ou de l'inconscience ou un calcul politique, pouvant amener le meilleur, mais conduisant en général au pire.
Il y avait un oubli majeur. En face de nous existait la plus détestable et la plus rétrograde espèce d'individus, des colons racistes, imbus d'un sentiment de supériorité face à la civilisation kanak et désirant par dessus tout ne pas partager les privilèges que toutes les Frances leur avaient consentis.
Une organisation politique simplifiée, seule, sans structure de type militaire, recherchant une déstabilisation généralisée de la Nouvelle Calédonie, déstabilisation qu'elle annonçait à son de trompe, risquait de mettre les régions à la merci d'une réaction caldoche organisée, et surarmée. C'était un risque pris délibérément. Que Dieu nous garde!
Si la situation dérapait, le FLNKS courrait à la catastrophe, à moins que nos leaders n'aient reçu des garanties précises. Mais qui aurait pu les leur donner? Connaissant leur courage sur le terrain, je les voyais mal se transformer en fellagahs du jour au lendemain. A part Machoro qui était un dur, dénoncé comme extrémiste par la propagande caldoche, les autres étaient plutôt habitués aux manoeuvres de couloir. Pas de doute, quelque part, les dés étaient pipés!
Grâce au Comité, on avait réussi à dégager de bons éléments, pas question de les sacrifier à moins que l'enjeu local n'en vaille la peine. Ce ne fut pas le cas.
Au fur et à mesure de mes reprises de contact, je m'aperçus que le pouvoir de décision commençait à nous échapper. L'organisation de la journée de boycott avait été réglée par le Comité de Lutte sans qu'on puisse en aucune façon en modifier le déroulement. Les camarades du Comité des Terres, membres également de Partis, se soumettaient à la discipline de leur formation. Chacun d'entre eux privilégiait désormais le FLNKS. Le Comité des Terres disparaissait de fait. Il ne restait plus que des hommes susceptibles de se mettre à la disposition du FLNKS.
Dure leçon, mes frères de lutte! Nous nous retrouvions à l'affut des décisions du Comité de Lutte, aux fins de pouvoir mesurer leur efficacité et donner le coup de pouce là où il serait nécessaire. Qu'importe la paternité des actions, si le boycott devait avoir une réelle portée. Si l'efficacité impliquait la disparition du Comité, eh bien, tant pis
Grâce aux délégués de notre Comité, qui faisaient aussi partie de l'autre, nous apprîmes ce qui était projeté :
- en premier lieu , la séquestration du Maire à la tribu de Tiawé pour l'empêcher d'ouvrir la Mairie le jour des élections. Prudent , il avait emporté chez lui le cahier où auraient dû pointer les électeurs, de façon à ce que les militants du FLNKS ne tentent pas de le faire disparaître;
- en un deuxième temps, les bureaux de vote dans les tribus seraient occupés, de façon à faire apparaître au grand jour les éventuels militants RPCR;
- le troisième lieu serait réservé à une manifestation de masse à Koné, en face de la Mairie. Une manière de démontrer notre détermination pacifique.
Pas mauvais. Nous agirons au niveau de la manifestation. Les gars étaient décidés au point d'envoyer un commando tenter de brûler de nuit les bulletins de vote à la Mairie. Espoir. Attente. Inquiétude. Que se passe-t-il? Retour des volontaires. Les Gendarmes Mobiles sont derrière la Mairie. Ils patrouillent dans le village européen. Il n'est pas possible d'approcher. Le commando a failli se faire répérer. Du coup, une dernière réunion est convoquée à minuit et l'on supprime la manifestation. La disparition du cahier de pointage doit suffire à empêcher le vote. Tout le monde dort. Nous ne serons au courant de la décision que le lendemain matin. Trop tard.
C'était une erreur grossière. Le rapport de forces devait être créé à Koné, au village européen, là où cela aurait le plus d'impact aux yeux de l'opinion. Rester dans sa tribu ne signifiait pas grand chose, la majorité y étant partout FLNKS. Ça commençait bien, surtout que l'absence du fameux cahier de pointage ne suffirait certainement pas à empêcher le vote. L'administration avait dû prévoir le cas. Il faudrait aviser. Demain il ferait jour.
vendredi 19 mars 2010
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